COEUR DE TISSUS
ROMAN
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CHAPITRE VII - L'HÉRITAGE DE JEAN CHAUVET

Louise demanda quelques jours de congé à Maison Valombre.

Elle s’attendait à devoir expliquer longuement, à justifier son départ, à rassurer Solange, Armand, Camille, Noé, Baptiste, comme si Paris risquait de s’effondrer parce qu’elle retournait à Montréal enterrer un homme qu’elle ne savait même plus comment aimer.

Mais Solange Arvay ne lui posa qu’une seule question.

— Vous reviendrez ?

Louise hésita.

Non parce qu’elle ne voulait pas revenir. Au contraire. Elle avait peur de répondre trop vite.

— Oui, dit-elle enfin. Je crois.

— Ne croyez pas. Revenez.

C’était sa manière de lui accorder une tendresse.

Armand Vidal lui tendit une enveloppe contenant des croquis pliés.

— Pour l’avion. Vous corrigerez si vous ne dormez pas.

— Vous êtes d’une délicatesse rare, monsieur Vidal.

— Je sais. On me le reproche.

Noé l’embrassa sur les deux joues avec une intensité dramatique.

— Ne laissez personne vous remettre dans une boîte montréalaise. Même une belle boîte.

Baptiste lui glissa un petit carré de tissu pâle dans la main.

— Un morceau de la robe fantastique. Pour vous rappeler que Lou existe.

Camille, qui ne s’attendrissait jamais inutilement, se contenta de replacer le col du manteau de Louise.

— Les funérailles fatiguent moins quand on s’habille droit.

Louise sourit.

— C’est presque une maxime.

— Non. Une consigne.

Elle partit le lendemain.

Dans l’avion, elle dormit peu. À travers le hublot, les nuages lui semblèrent faits du même tissu que la robe fantastique : une matière légère, presque impossible à coudre, mais capable de porter des ombres.

Elle pensa à Jean Chauvet.

Pas seulement à sa mort.

À sa façon d’entrer dans une pièce comme si les meubles lui devaient de l’espace. À son rire court. À ses silences calculés. À son argent. À ses reproches. À ses mains qui signaient les chèques avec moins d’émotion que d’autres signent une carte d’anniversaire. À ses compliments rares, parfois si maladroits qu’ils ressemblaient à des ordres.

Jean avait été un obstacle, un appui, une menace, une sécurité. Un homme de pouvoir. Un homme de peur. Un homme qui avait voulu la protéger en la possédant.

Mort, il devenait plus difficile à juger.

C’était très agaçant.

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À Montréal, l’air semblait plus cru.

Paris avait des gris élégants; Montréal avait des gris francs, plus humides, moins polis. Louise rentra directement chez elle, déposa sa valise, prit une douche, changea de vêtements et se rendit à Cœur de tissus.

La boutique était ouverte.

Cette simple vérité l’émut plus qu’elle ne l’aurait cru.

La vitrine avait été refaite. La robe rouge n’était plus seule. Autour d’elle, Marie-Soleil avait disposé des étoffes sombres, des foulards, une veste ivoire et une pancarte manuscrite :

UNE FEMME N’A PAS TOUJOURS BESOIN D’UNE OCCASION POUR ÊTRE BELLE.

Louise resta dehors quelques secondes.

— Ce n’est pas de moi, dit-elle.

Derrière elle, une voix répondit :

— Non. Mais ça aurait pu.

Elle se retourna. Marie-Soleil se tenait là, enveloppée dans un manteau violet, les yeux fatigués mais brillants.

Louise l’embrassa.

Puis Élodie sortit de la boutique et se jeta presque dans ses bras. Claire apparut avec deux cafés. Même le vieux monsieur du pressing voisin passa la tête par sa porte pour dire :

— Elle est revenue, la Parisienne !

La boutique avait tenu.

Pas seulement tenu. Elle avait vécu.

Les ventes n’avaient pas explosé, mais les employées avaient appris à décider sans trembler. Élodie avait vendu mieux qu’elle ne le croyait possible. Claire avait développé une méthode étrange consistant à demander aux clientes ce qu’elles voulaient cacher, puis à leur faire essayer exactement l’inverse. Marie-Soleil venait chaque jour, officiellement pour « surveiller les vibrations », officieusement pour empêcher Pascal Pascal de coloniser l’atmosphère.

— Et Pascal ? demanda Louise.

Le nom produisit un petit refroidissement.

Élodie baissa les yeux.

Claire prit une gorgée de café.

Marie-Soleil répondit :

— Il n’est pas venu aujourd’hui.

— Il sait que je reviens ?

— Probablement.

— Il était comment après la mort de Jean ?

— Trop calme.

Louise fronça les sourcils.

— Trop calme ?

— Oui. Il a dit que certains hommes ne meurent pas, mais se retirent de la scène pour mieux juger le dernier acte.

— C’est très Pascal.

— Ensuite, il a disparu.

— Depuis quand ?

— Depuis hier soir.

Louise regarda vers l’étage au-dessus de la boutique.

— Ses affaires ?

— Toujours là, je crois. Mais il n’a pas montré le bout de son foulard.

Cette absence aurait dû la soulager.

Elle l’inquiéta.

Pascal Pascal était fourbe, vaniteux, caressant et dangereux à sa manière. Mais il aimait trop les scènes pour manquer un retour, un enterrement ou une crise. Son absence n’était pas du vide. C’était une phrase interrompue.

— On verra plus tard, dit Louise.

Elle entra dans la boutique.

L’odeur des tissus l’accueillit comme une maison.

________________________________________

Les funérailles de Jean Chauvet eurent lieu le lendemain matin.

Le nombre de personnes avait été strictement contrôlé. Cela ne surprit personne. Même mort, Jean ne semblait pas vouloir laisser entrer n’importe qui dans une pièce où il occupait le centre.

La cérémonie se déroula dans une chapelle sobre, presque froide. Fleurs blanches. Bois sombre. Silence de circonstance. Quelques hommes en complets coûteux. Deux femmes que Louise ne connaissait pas, élégantes sans chagrin apparent. William Lee, l’homme d’affaires associé à Jean, assis au premier rang, le visage fermé. Le notaire, maître Delaunay, discret, légèrement voûté, déjà présent comme un paragraphe légal parmi les prières.

Louise avait été invitée.

Elle n’était pas seule.

Élodie, Claire et Marie-Soleil l’accompagnaient. Elles s’étaient placées près d’elle sans rien demander, formant autour de sa peine incertaine une petite muraille de fidélité. Il y avait là quelque chose de plus solide qu’une famille officielle.

— Nous sommes déplacées ? avait chuchoté Élodie avant d’entrer.

— Non, avait répondu Louise. Vous êtes exactement à votre place.

Pascal n’était pas là.

Louise le remarqua aussitôt.

Elle le chercha sans vouloir le chercher, scrutant les chapeaux, les manteaux, les profils. Rien. Pas de silhouette poétique dans un coin. Pas de regard amusé derrière une colonne. Pas de présence théâtrale disposée à transformer la mort de Jean en décor pour ses propres phrases.

Cette absence jetait une ombre différente.

La cérémonie fut courte.

Un prêtre parla de responsabilité, de générosité, de l’œuvre d’un homme qui avait marqué son milieu. Louise écoutait en silence, incapable de relier tout à fait ces mots à Jean. Générosité ? Oui, parfois. Responsabilité ? Sans doute. Mais on ne parlait pas de son contrôle, de son orgueil, de cette façon de donner qui gardait une main sur ce qu’il donnait.

Elle ne lui en voulut pas.

Les funérailles ne sont pas faites pour dire toute la vérité. Seulement pour que les vivants supportent de continuer.

Au cimetière, le vent était coupant.

Le cercueil descendit lentement dans la fosse. À cet instant, Louise sentit quelque chose se fermer. Pas son chagrin. Pas son histoire avec Jean. Quelque chose de plus administratif et de plus profond. Une porte dont elle n’avait pas la clé venait de se verrouiller de l’autre côté.

Élodie pleurait un peu.

Claire gardait les bras croisés.

Marie-Soleil regardait le trou comme si elle tentait d’y lire un message.

William Lee s’approcha de Louise après les dernières paroles.

— Madame Lang.

— Monsieur Lee.

— Jean vous estimait beaucoup.

Louise soutint son regard.

— Il avait une manière particulière de l’exprimer.

— Oui. Il était particulier.

— C’est un mot prudent.

William Lee sembla presque sourire, mais s’en empêcha.

— Vous recevrez probablement des communications dans les prochains jours.

— À propos de quoi ?

— De certaines dispositions.

— Vous pourriez être plus clair.

Il regarda autour de lui.

— Pas ici.

Avant qu’elle puisse insister, un jeune homme en manteau noir s’approcha. Il ne semblait pas appartenir à l’enterrement. Trop pressé. Trop droit. Trop vivant.

— Madame Louise Lang ?

— Oui.

Il lui tendit une enveloppe crème, épaisse, portant son nom écrit à la main.

— De la part de maître Delaunay.

Louise prit l’enveloppe.

— Merci.

Le messager s’inclina légèrement et repartit.

Marie-Soleil se pencha.

— Qu’est-ce que c’est ?

Louise ouvrit.

À l’intérieur, une carte brève.

Madame,

Conformément aux instructions de feu monsieur Jean Chauvet, vous êtes priée de vous présenter à mon étude aujourd’hui même, à quatorze heures trente, pour la lecture de certaines dispositions testamentaires vous concernant.

Veuillez agréer, Madame, l’expression de mes sentiments respectueux.

Maître Augustin Delaunay, notaire

Louise relut deux fois.

— Aujourd’hui ? demanda Claire.

— Oui.

Élodie pâlit.

— Des dispositions testamentaires… ça veut dire qu’il vous a laissé quelque chose ?

Louise replia la carte.

— Probablement une dette morale.

Marie-Soleil ne sourit pas.

— Tu vas y aller.

— Oui.

— Nous venons avec toi.

— Non.

— Louise.

— Non, Marie. Pas cette fois.

Elle regarda le cercueil au fond de la fosse.

— Jean m’a assez souvent parlé seul à seule de son vivant. Je peux bien l’écouter une dernière fois de cette façon.

________________________________________

L’étude de maître Delaunay se trouvait dans un immeuble ancien du centre-ville, avec une salle d’attente trop silencieuse et des fauteuils qui semblaient avoir entendu plusieurs mauvaises nouvelles.

Louise arriva dix minutes d’avance.

Elle portait une robe noire simple, un manteau long et, dans sa poche, le petit morceau de tissu de la robe fantastique que Baptiste lui avait donné. Elle y glissait les doigts chaque fois qu’elle sentait son souffle se dérégler.

Maître Delaunay vint la chercher lui-même.

— Madame Lang.

— Maître.

Il l’introduisit dans un bureau où tout semblait classé depuis un siècle. Boiseries, livres reliés, lampe verte, dossiers alignés. William Lee était déjà présent, assis près de la fenêtre. Cela ne plut pas à Louise.

— Vous êtes ici aussi ?

— Oui, répondit-il. À la demande de Jean.

Le notaire indiqua une chaise.

— Je vous en prie.

Louise s’assit.

— Je vous avoue que je ne comprends pas très bien ma présence.

Maître Delaunay joignit les mains.

— Monsieur Chauvet avait prévu que vous diriez cela.

Louise sentit une irritation lui traverser la poitrine.

— Même mort, il me corrige.

Le notaire eut un sourire très léger.

— Monsieur Chauvet avait révisé son testament il y a environ six mois. Il était parfaitement lucide. Les documents ont été validés, signés, enregistrés selon les règles.

— Très bien. Mais en quoi cela me concerne ?

William Lee baissa les yeux.

Maître Delaunay ouvrit un dossier.

— Madame Lang, Jean Chauvet vous désigne comme sa légataire universelle.

Louise resta immobile.

— Pardon ?

— Vous héritez de l’ensemble de ses biens personnels, de ses participations d’affaires, de ses actifs financiers, immobiliers et mobiliers, sous réserve de quelques legs particuliers déjà prévus.

La pièce sembla s’éloigner.

— Non.

— Je comprends que la nouvelle soit considérable.

— Non, répéta Louise. Vous devez faire erreur.

— Il n’y a pas d’erreur.

— Jean n’aurait jamais…

Elle s’arrêta.

Car en vérité, elle n’en savait rien.

Jean aurait pu.

Jean était capable de gestes énormes à condition qu’ils demeurent sous son contrôle. Léguer une fortune après sa mort : c’était encore une manière de rester dans la pièce.

— Toute sa fortune ? demanda-t-elle.

— Oui.

— Ses affaires ?

— Également.

— Ses immeubles ?

— Oui.

— Ses placements ?

— Oui.

— Ses parts dans les sociétés ?

— Oui.

La respiration de Louise devint courte.

— Je ne peux pas.

William Lee intervint doucement.

— Vous le pouvez légalement.

— Je ne parle pas de droit.

Maître Delaunay lui tendit un verre d’eau.

Elle le prit, mais sa main tremblait tellement que l’eau vacilla.

— Pourquoi ? demanda-t-elle.

Le notaire sortit une seconde enveloppe.

— Monsieur Chauvet a laissé une lettre destinée à vous être remise après l’annonce principale.

Louise fixa l’enveloppe.

— Lisez-la.

— Vous préférez que je…

— Lisez-la.

Maître Delaunay ouvrit l’enveloppe et lut.

« Louise,

Si tu entends cette lettre par la voix de Delaunay, c’est que je suis mort, ce qui m’agace déjà. Je déteste laisser les choses inachevées.

Tu vas croire que je te lègue tout par culpabilité. Ce serait flatteur pour toi et trop simple pour moi. Je te lègue tout parce que tu es la seule personne autour de moi qui ait encore le courage de créer quelque chose qui ne soit pas seulement utile.

J’ai passé ma vie à bâtir, acheter, protéger, contrôler. Tu as raison : j’ai souvent confondu aider et posséder. Je ne te demanderai pas pardon. Je n’ai jamais été doué pour l’humilité, et il serait ridicule de commencer dans une lettre posthume.

Mais je sais reconnaître une force quand je la vois.

Tu as eu plus peur de réussir que d’échouer. J’ai voulu te pousser. Je t’ai parfois écrasée. Tu t’en es sortie quand même.

Fais de mon argent quelque chose que je n’aurais pas su faire.

Et surtout, ne laisse personne te convaincre que tu me dois ta vie. Je suis mort. C’est très pratique : je ne peux plus te réclamer d’intérêt.

Jean »

Le silence dura longtemps.

Louise avait les yeux fixés sur la surface du bureau. Elle sentait le sang quitter son visage.

— Madame Lang ? demanda le notaire.

Elle tenta de répondre, mais la pièce se pencha légèrement.

William Lee se leva.

— Elle va tomber.

— Non, murmura Louise.

Mais son corps n’écoutait plus.

Le notaire contourna vivement le bureau. William Lee lui soutint l’épaule. On lui fit baisser la tête. On ouvrit une fenêtre. L’air froid entra.

Louise ne perdit pas tout à fait conscience. Elle resta au bord, dans ce lieu étrange où les bruits semblent venir de sous l’eau.

Toute la fortune de Jean.

Toutes ses affaires.

Tout.

Le pouvoir qui l’avait intimidée venait de changer de main.

Et cette main était la sienne.

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Dans les jours qui suivirent, Louise découvrit que l’argent n’arrive pas comme une pluie d’or.

Il arrive comme une avalanche de documents.

Comptes. Sociétés. Immeubles. Placements. Contrats. Assurances. Procurations. Fiscalité. Signatures. Réunions. Conseillers. Inventaires. Responsabilités.

Jean Chauvet n’avait pas laissé une fortune.

Il avait laissé un empire.

Pas le plus grand. Pas un empire de roman. Mais suffisamment vaste pour transformer la vie de Louise au-delà du vraisemblable.

William Lee l’accompagna dans les premières démarches avec une compétence qui la rassura et une réserve qui la surprit.

— Vous saviez ? lui demanda-t-elle un jour.

— Une partie.

— Depuis quand ?

— Quelques mois.

— Et vous n’avez rien dit.

— Jean m’aurait probablement poursuivi depuis l’au-delà.

— Vous plaisantez ?

— J’essaie. C’est nouveau pour moi.

Louise ne savait pas encore si elle lui faisait confiance. Mais il connaissait les dossiers. Et surtout, il ne cherchait pas à parler à sa place.

Cœur de tissus fut d’abord sauvée.

Pas par orgueil.

Par reconnaissance.

Louise paya les dettes. Racheta les marges de crédit. Régla les fournisseurs. Fit réparer la façade. Remplaça l’éclairage. Ouvrit un fonds pour créer une première petite collection maison.

Puis elle réunit Élodie, Claire et Marie-Soleil dans l’arrière-boutique.

Sur la table, trois enveloppes.

Élodie regarda la sienne comme si elle craignait une mauvaise nouvelle.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un cadeau, dit Louise.

— On n’aime pas ce mot quand il vient d’une patronne, déclara Claire.

— Alors appelons cela une preuve.

Marie-Soleil, qui avait déjà compris, resta silencieuse.

— Vous avez gardé la boutique ouverte quand je suis partie, reprit Louise. Vous m’avez soutenue avant même de savoir si je méritais d’être soutenue. Vous m’avez donné du temps. Vous m’avez donné de l’air. Alors je vous donne de quoi respirer un peu à votre tour.

Élodie ouvrit son enveloppe et porta aussitôt une main à sa bouche.

— Madame Lang…

— Louise.

— Je ne peux pas accepter ça.

— Tu peux.

Claire ouvrit la sienne et jura tout bas.

— C’est trop.

— Non.

— Si.

— Alors fais semblant que c’est moins.

Marie-Soleil ne regarda même pas le montant tout de suite.

Elle fixa Louise.

— Attention.

— À quoi ?

— À vouloir réparer le monde parce que tu viens d’hériter d’un homme compliqué.

Louise accusa le coup.

— Ce n’est pas ce que je fais.

— Un peu.

— Peut-être.

— Alors fais-le bien.

Elles rirent toutes les quatre, mais Louise sentit dans ce rire une alliance nouvelle.

Elle accorda aussi des primes aux autres employées. Régla les salaires en retard. Créa un fonds d’urgence pour celles qui en auraient besoin. Elle ne voulait pas devenir une bienfaitrice théâtrale. Elle voulait simplement que personne, autour d’elle, ne tremble devant une facture comme elle avait tremblé.

Quant à Pascal Pascal, il demeurait introuvable.

Ses affaires étaient encore au-dessus de la boutique.

Ses livres, ses chemises, son vieux manteau, quelques carnets.

Mais lui avait disparu.

— Il reviendra quand il sentira que la scène a changé, dit Marie-Soleil.

Louise ne répondit pas.

Elle savait que Marie avait raison.

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La nouvelle fit rapidement le tour de Montréal.

Louise Lang, héritière de Jean Chauvet.

Certains disaient maîtresse. D’autres protégée. D’autres manipulatrice chanceuse. Quelques-uns, plus méchants, parlaient de récompense posthume. Louise apprit vite que l’argent attire les interprétations comme les lampes attirent les insectes.

Elle décida de ne pas répondre.

Elle avait mieux à faire.

Elle retourna à Paris trois semaines plus tard.

À Maison Valombre, Solange Arvay l’attendait dans son bureau.

— Vous voilà riche, paraît-il.

— Les nouvelles traversent vite l’Atlantique.

— L’argent voyage toujours plus vite que le talent.

— C’est encourageant.

Solange lui indiqua une chaise.

— Que voulez-vous ?

Louise sourit.

— Vous ne perdez pas de temps.

— Jamais volontairement.

Louise posa un dossier sur le bureau.

— Je veux investir dans Maison Valombre.

Solange ne toucha pas au dossier.

— Pourquoi ?

— Parce que cette maison m’a donné une place quand j’en avais besoin.

— Mauvaise raison.

— Parce que je crois à votre travail.

— Meilleure, mais insuffisante.

— Parce que je veux que Valombre ait les moyens de prendre des risques sans devenir l’esclave des acheteurs prudents.

Solange resta immobile.

— Continuez.

— Je ne veux pas acheter votre maison. Je ne veux pas la contrôler. Je ne veux pas transformer vos défilés en jouet de milliardaire. Je veux investir dans l’atelier, les matières, les artisans, les jeunes créateurs. Et je veux un lien entre Valombre et Cœur de tissus. Pas une copie. Un pont.

— Un pont ?

— Paris et Montréal. Haute couture et femmes réelles. Rêve et usage. Je ne sais pas encore exactement comment. Mais je veux que cela existe.

Solange ouvrit enfin le dossier.

Elle lut lentement.

— Vous proposez beaucoup d’argent.

— Jean en avait beaucoup.

— Et vous avez décidé de le dépenser vite ?

— Non. De le faire circuler.

Solange leva les yeux.

— Vous avez changé.

— Oui.

— À cause de l’argent ?

Louise réfléchit.

— Non. L’argent m’a seulement retiré certaines excuses.

Solange sembla apprécier la réponse.

— Je vais étudier cette proposition.

— Bien sûr.

— Et si j’accepte, je vous préviens : je ne vous laisserai pas confondre mécénat et intervention sentimentale.

— Je m’y attends.

— Vous ne dessinerez pas une robe simplement parce que vous financez un atelier.

— Je dessinerai une robe si elle est bonne.

— Et si elle est mauvaise ?

— Vous me le direz.

— Avec plaisir.

Louise sourit.

— C’est pour cela que je suis revenue.

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Le dernier achat fut le plus imprévu.

Un ranch.

Le mot la fit rire la première fois que William Lee le prononça.

— Un ranch ?

— Une propriété rurale avec pâturages, écuries et bâtiments annexes.

— Donc un ranch.

— Si vous voulez.

— Je n’ai jamais possédé de cheval.

— Justement. Celui-ci en possède déjà.

Il lui expliqua le dossier. Une propriété à vendre, à quelques heures de Montréal. Ancien élevage mal géré. Plusieurs chevaux âgés, blessés ou jugés improductifs risquaient d’être vendus à l’abattoir si personne ne reprenait l’ensemble rapidement.

Louise écoutait.

D’abord avec intérêt.

Puis avec une émotion qui la surprit.

— Ils seraient abattus ?

— Certains, oui.

— Parce qu’ils ne rapportent plus ?

— C’est souvent ainsi.

Elle pensa aux robes qu’on ne portait pas parce qu’elles étaient trop audacieuses. Aux femmes qu’on disait trop vieilles pour être belles. Aux talents qu’on écartait parce qu’ils n’entraient pas dans le bon cadre. À Jean, qui avait transformé les êtres en investissements. À elle-même, qui avait failli se vendre à la prudence.

— Achetez-le, dit-elle.

William Lee cligna des yeux.

— Vous voulez visiter d’abord ?

— Oui. Mais achetez-le.

— Il serait sage de…

— Monsieur Lee, j’ai été raisonnable avec trop de choses. Pas avec celle-là.

Quelques jours plus tard, elle visita la propriété.

Il faisait froid. Le ciel était vaste. La terre, encore dure, portait des traces de sabots et de fatigue. Les écuries avaient besoin de réparations. Les clôtures aussi. La maison principale était grande, simple, un peu triste.

Puis elle vit les chevaux.

Certains étaient magnifiques malgré l’âge. D’autres maigres, nerveux, méfiants. Un grand cheval brun boitait légèrement. Une jument grise gardait la tête basse. Un vieux cheval noir la fixa longuement avec un œil si profond que Louise sentit sa gorge se serrer.

Le propriétaire parla de valeur, de rendement, de coûts d’entretien.

Louise n’entendait presque plus.

Elle s’approcha doucement de la jument grise. L’animal ne bougea pas. Louise tendit la main, sans toucher d’abord. Elle attendit.

La jument finit par souffler contre ses doigts.

Ce souffle chaud décida tout.

— Ils resteront ici, dit Louise.

William Lee, derrière elle, prit note.

— Tous ?

— Tous.

— Même ceux qui ne peuvent plus être montés ?

Louise se tourna vers lui.

— Surtout ceux-là.

Le ranch devint rapidement un refuge.

Elle engagea une vétérinaire, deux palefreniers, une femme spécialisée dans la réhabilitation des chevaux maltraités. Elle fit réparer les clôtures, agrandir certains enclos, améliorer les abris. Elle refusa que l’endroit devienne une attraction mondaine. Ce ne serait pas le caprice champêtre d’une héritière. Ce serait un lieu de repos.

Elle le nomma Les Prés de la Seconde Chance.

Marie-Soleil trouva le nom trop explicite.

— On dirait une brochure.

Louise répondit :

— Tant mieux. Les chevaux ne lisent pas les métaphores.

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Un soir, debout près de la clôture, Louise regarda le vieux cheval noir marcher lentement dans le pré.

Il ne servait plus à rien, selon les anciens critères.

Il était donc enfin libre d’exister.

Elle pensa à Jean.

À ce qu’il aurait dit.

Probablement :

— Ce n’est pas rentable.

Puis, peut-être, après un silence :

— Mais c’est à toi.

Louise sourit.

Elle avait offert de l’argent à celles qui l’avaient soutenue. Elle avait sauvé sa boutique. Elle avait tendu la main à Valombre. Elle avait acheté un refuge pour des chevaux promis à une fin indigne.

Pour la première fois depuis longtemps, sa fortune ne lui parut pas seulement énorme.

Elle lui parut orientée.

Au loin, un cheval hennit. Un autre lui répondit.

Le vent passa sur les prés.

Louise glissa la main dans sa poche et y retrouva le morceau de tissu de la robe fantastique.

Elle le serra doucement.

Jean Chauvet lui avait laissé un empire.

Elle commençait à en faire un monde.

FIN