COEUR DE TISSUS
ROMAN
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CHAPITRE III - LE LOCATAIRE DU DESSUS

Louise aurait dû dire non.

Elle le sut au moment précis où Pascal Pascal posa son chapeau sur le comptoir de Cœur de tissus comme s’il déposait là une preuve de destinée.

— Je venais pour l’appartement, répéta-t-il.

La phrase avait l’air simple. Elle ne l’était pas. Chez Pascal, rien ne restait simple très longtemps. Un renseignement devenait un présage, une maladresse une légende, une dette morale un chapitre de roman.

Louise croisa les bras.

— Vous cherchez vraiment un logement ?

— Depuis des années.

— Vous êtes donc très mauvais chercheur.

— Ou très patient.

— Ou très difficile.

— Je dirais plutôt que j’attendais le bon plafond.

Marie-Soleil, debout près des foulards, retint un sourire. Claire et Pierrette, qui prétendaient devoir retourner au café depuis vingt minutes, ne bougèrent pas d’un centimètre. Même les mannequins en vitrine semblaient s’être penchés vers la conversation.

Louise désigna la porte.

— L’annonce est là par erreur. Le propriétaire devait l’enlever.

— Une annonce placée par erreur est souvent plus sincère qu’une invitation.

— Vous parlez toujours comme ça ?

— Seulement lorsque je manque de défense.

— C’est étrange. J’aurais plutôt dit : lorsque vous cherchez à contourner une porte fermée.

Il inclina légèrement la tête, presque admiratif.

— Vous me prêtez beaucoup d’habileté.

— Je vous prête beaucoup d’intentions.

Pascal sourit.

Le sourire était doux, presque humble. Mais Louise sentit que derrière ce sourire quelqu’un prenait des notes. Pas avec un crayon. Avec une sorte d’intelligence plus glissante. Il ne regardait pas seulement la boutique. Il évaluait les gens. Les distances. Les hésitations. Les points faibles.

Jean, lui, aurait pris l’appartement comme un investissement. Pascal, on le sentait, voulait l’occuper comme on occupe une scène.

— Je vous rassure, dit-il. Je suis un locataire très discret.

Claire toussa.

Pierrette leva les yeux au plafond.

Pascal se tourna vers elles.

— Quoi ?

— Discret ? répéta Pierrette. Toi ?

— J’ai dit très discret, pas invisible.

— Tu portes une cape dans un restaurant de quartier.

— Justement. Je concentre mon extravagance dans mes vêtements pour ne pas l’éparpiller ailleurs.

— Ça ne marche pas, dit Claire.

Louise ne put s’empêcher de rire. Une seconde. Une seule. Mais Pascal la vit. Il la reçut comme un encouragement.

— Vous voyez, madame Lang, plaida-t-il aussitôt. Je suis inoffensif. Ridicule, parfois. Pauvre, souvent. Mais inoffensif.

Louise se raidit.

Il venait de jouer sa carte favorite : se diminuer pour désarmer.

— Les gens qui se disent inoffensifs me rendent prudente.

— Sage réflexe.

— Vous n’aidez pas votre cause.

— Au contraire. Je préfère vous donner raison avant que vous ayez à vous défendre contre moi.

La phrase était brillante. Trop brillante. Elle donnait à la méfiance de Louise un air presque noble, tout en se plaçant lui-même du côté des hommes lucides et sincères. Il perdait et gagnait dans le même mouvement. C’était cela, sa force.

Marie-Soleil s’approcha lentement.

— Vous êtes écrivain, paraît-il ?

— En principe.

— Publié ?

Louise faillit sourire. Marie-Soleil venait d’appuyer exactement sur la même blessure que le matin au café.

Pascal porta la main à son cœur.

— Vous aussi ?

— Moi aussi quoi ?

— Vous aussi, vous aimez frapper les hommes là où ils conservent leurs brouillons ?

— J’aime savoir à qui je parle.

— Alors oui, je suis écrivain. Non, je ne suis pas publié. Et oui, cette contradiction me suit comme un chien maigre.

— Un chien maigre mord parfois, dit Marie-Soleil.

Pascal la fixa. Cette fois, son sourire fut plus lent.

— Vous êtes dangereuse.

— Non. Je remarque.

Louise observa son amie avec reconnaissance. Marie-Soleil avait ce don : elle pouvait dire une chose étrange et, malgré tout, toucher exactement le centre.

Pascal revint vers Louise.

— Laissez-moi visiter. Seulement visiter. Si l’endroit ne convient pas, je disparaîtrai de votre seuil et de votre matinée.

— Vous promettez ?

— Je promets de disparaître de votre seuil.

— Pas de ma matinée ?

— Madame Lang, vous avez déjà taché la mienne en me refusant votre pardon.

— C’est vous qui avez taché ma robe.

— Voyez. Nous avons déjà un passé commun.

Louise voulut répondre. La clochette tinta. Une cliente entra. Puis une autre. L’ouverture continuait, malgré les catastrophes qui cherchaient déjà à y prendre pension.

Le propriétaire, joint par téléphone, accepta qu’elle fasse visiter rapidement. Il était ravi. Trop ravi. À l’entendre, n’importe quel locataire sans chien, sans batterie et sans faillite récente représentait une bénédiction.

Pascal ne possédait aucun chien. Pour la batterie, il jura n’avoir jamais éprouvé de vocation rythmique. Pour la faillite, il répondit que sa pauvreté était trop constante pour connaître des effondrements.

Une heure plus tard, il montait l’escalier derrière Louise.

L’appartement au-dessus de la boutique était plus grand qu’elle ne l’imaginait. Un salon étroit donnant sur la rue, une chambre claire, une petite cuisine un peu vieille, des planchers qui craquaient avec distinction, et une fenêtre arrière d’où l’on voyait les toits, les escaliers, quelques fils électriques et une portion de ciel.

Pascal visita en silence.

Ce silence inquiéta Louise davantage que ses phrases.

Il passa la main sur le rebord d’une fenêtre. S’arrêta au centre du salon. Écouta le plancher sous ses pieds. Puis il se pencha légèrement, comme si le lieu lui parlait depuis longtemps.

— Alors ? demanda Louise.

— Ici, je pourrais écrire.

— Ce n’est pas une référence locative.

— Non. C’est plus grave.

Il s’approcha de la fenêtre donnant sur la rue. De là, on apercevait l’enseigne dorée de Cœur de tissus, inversée dans la vitre.

— Je pourrais aussi surveiller votre enseigne.

— Elle n’a pas besoin d’être surveillée.

— Tout ce qui brille attire des corbeaux.

Louise soupira.

— Monsieur Pascal, je ne sais jamais si vous me flattez, si vous me menacez ou si vous préparez une phrase.

— Les trois sont compatibles.

Il la regarda. Moins théâtralement cette fois. Presque simplement.

— J’ai besoin de cet appartement.

— Pourquoi celui-ci ?

— Parce qu’il est au-dessus de votre boutique.

— Voilà une très mauvaise réponse.

— C’est la seule honnête.

Elle recula d’un pas.

— Vous ne me connaissez pas.

— Non. Mais je vous ai déjà rencontrée.

— Vous m’avez renversé du café dessus.

— C’était notre première collaboration.

— Collaboration ?

— Vous m’avez donné une scène. Je vous ai donné une tache. Ce n’est pas égal, je l’admets.

Louise resta sévère. Elle aurait voulu descendre, refermer la porte, rappeler le propriétaire, expliquer que ce locataire-là n’était pas convenable. Mais une partie d’elle, plus curieuse que prudente, se demandait de quoi cet homme était réellement fait.

Il n’était pas beau au sens ordinaire. Trop petit peut-être, trop vêtu de lui-même, trop conscient de ses effets. Mais il avait une présence. Une inquiétante présence. Il semblait toujours en train de tomber, et pourtant il retombait exactement où il voulait.

— Vous paierez votre loyer ?

— Oui.

— À temps ?

— Le plus souvent possible.

— Mauvaise réponse.

— Alors oui.

— Vous ne ferez pas fuir mes clientes ?

— Pourquoi le ferais-je ?

Louise le regarda longuement.

— Je n’en sais rien. C’est justement ce qui me dérange.

Pascal leva la main droite comme devant un tribunal.

— Je jure solennellement de ne pas nuire volontairement à Cœur de tissus.

Le mot volontairement resta suspendu.

Louise le remarqua.

— Vous êtes impossible.

— Je suis disponible.

Elle aurait dû dire non.

Elle dit :

— Je vais parler au propriétaire.

Pascal s’inclina légèrement.

— Vous ne le regretterez pas.

Ce qui, dans la bouche de certains hommes, signifie souvent : vous le regretterez trop tard.

________________________________________

Les premières semaines de Cœur de tissus furent belles en apparence.

La vitrine attirait les regards. Les clientes entraient pour toucher les matières, poser des questions, faire des compliments, promettre de revenir. Louise recevait chaque phrase aimable comme une petite pièce déposée dans une tirelire invisible.

Mais les compliments ne payaient pas le loyer.

Les ventes, elles, demeuraient fragiles.

Trop de femmes hésitaient. Trop trouvaient les robes magnifiques, mais attendaient une occasion. Trop revenaient avec une amie pour lui montrer une veste, puis repartaient toutes les deux, enrichies d’un enthousiasme gratuit.

Louise gardait le sourire. Elle emballait les rares achats avec soin. Elle répondait aux questions. Elle notait les tailles demandées. Elle modifiait la vitrine tous les trois jours. Elle tenait ses comptes le soir, seule, derrière la caisse fermée.

Les chiffres avaient moins de tact que les clientes.

Ils disaient : attention.

Puis : encore attention.

Puis : cela ne suffira pas.

Jean passa un mardi après-midi, trois semaines après l’ouverture. Il entra avec son parfum cher, son téléphone à la main et cette assurance qui donnait à chaque pièce le sentiment d’être inspectée.

— C’est joli, dit-il.

Louise rangeait des chemisiers.

— Merci.

— Très joli. Peut-être trop.

— Trop joli ?

— Trop personnel. Les clientes doivent pouvoir se projeter. Ici, on sent beaucoup ta sensibilité.

— C’est ma boutique.

— Justement. Une boutique doit appartenir à celles qui achètent, pas seulement à celle qui rêve.

Elle posa lentement le chemisier sur le portant.

— Tu es venu m’encourager ou me corriger ?

— Les deux, si tu es intelligente.

Jean parcourut l’espace du regard. Il toucha une étiquette.

— Tu devrais réduire certains prix.

— Je ne peux pas.

— Tu ne peux pas ne pas vendre.

— Je commence.

— Tu dépenses.

— J’investis.

— Les mots ne changent pas les colonnes de chiffres.

Elle ne répondit pas. Il avait raison, ce qui le rendait plus agaçant encore.

— Je peux te présenter quelqu’un, reprit-il. Une consultante en mise en marché. Très efficace.

— Je n’ai pas les moyens.

— Moi, je peux avancer.

— Non.

— Louise.

— Non, Jean.

Son visage se referma un peu. Pas beaucoup. Jean était trop bien entraîné pour montrer immédiatement sa contrariété.

— Tu préfères échouer par fierté ?

— Je préfère ne pas te devoir davantage.

Il sourit.

— Tu me dois déjà beaucoup.

La phrase entra dans la boutique comme un courant d’air froid.

Au même moment, des pas résonnèrent dans l’escalier intérieur. Pascal descendait.

Il apparut près de la porte arrière, une tasse de thé à la main, vêtu d’un long gilet noir qui lui donnait l’air d’un prêtre défroqué ayant raté une carrière dans l’opéra.

— Quelle phrase charmante, dit-il.

Jean se retourna.

— Pardon ?

— « Tu me dois déjà beaucoup. » C’est admirable. On y entend l’amour tendre d’un créancier.

Louise ferma les yeux.

— Pascal…

— Je me tais.

— Vous êtes ? demanda Jean.

— Le locataire du dessus.

— Ah. Le poète.

— Ah. Le monsieur des avances.

Jean plissa les yeux.

— Nous nous sommes déjà vus.

— À travers une vitre. Vous aviez une main très éloquente dans le dos de madame Lang.

Louise intervint aussitôt.

— Pascal, ça suffit.

Il baissa la tête.

— Pardon. Je confonds parfois franchise et décoration inutile.

Jean sourit à son tour, mais son sourire n’avait rien de léger.

— Louise, je comprends mieux pourquoi tu refuses mes conseils. Tu en reçois d’un homme qui descend en robe de chambre pendant les heures d’ouverture.

— Ce n’est pas une robe de chambre, dit Pascal. C’est un gilet tragique.

— C’est surtout peu commercial.

— Là-dessus, vous êtes expert.

Les deux hommes se regardèrent.

Louise sentit quelque chose de dangereux s’installer entre eux. Jean était arrogant, mais direct. Pascal, lui, semblait s’amuser à faire trébucher l’arrogance des autres pour mieux cacher la sienne.

— Jean, dit-elle, nous reparlerons plus tard.

— Certainement.

Il reprit son téléphone, se pencha vers elle et déposa sur sa joue un baiser qui ressemblait à une signature.

— Réfléchis. L’orgueil coûte cher.

Il sortit.

Pascal attendit trois secondes.

— Charmant garçon. On a envie de lui vendre une cravate pour qu’il s’étrangle avec élégance.

Louise se retourna vers lui.

— Vous ne deviez pas travailler ?

— J’écoutais le silence commercial.

— Vous écoutiez à travers le plancher.

— Le plancher est mince. Je suis innocent.

— Vous êtes rarement innocent.

Il parut touché.

— Vous progressez.

— Vers quoi ?

— Vers la lucidité.

Louise le fixa, exaspérée.

— Pascal, ma boutique ne va pas aussi bien que je l’espérais. J’ai besoin de calme. De sérieux. De clientes. Pas de duels d’esprit au milieu des portants.

— Je peux aider.

— Non.

— Vous n’avez pas entendu ma proposition.

— C’est ce qui me permet de répondre plus vite.

— Je peux écrire un petit texte pour la vitrine. Quelque chose de sobre. D’élégant. « Les robes ne cachent pas les femmes, elles leur révèlent une manière de marcher. »

Louise resta silencieuse malgré elle.

La phrase était belle.

Trop belle.

— Vous voyez, dit Pascal. Je peux être utile.

— C’est cela qui m’inquiète.

________________________________________

Le soir, lorsque la boutique se vidait, Louise dessinait.

Elle fermait la caisse, éteignait une partie des lumières, verrouillait la porte, puis s’installait au comptoir avec ses crayons, ses papiers, ses échantillons de tissus et un thé qu’elle oubliait presque toujours de boire.

Dessiner l’apaisait.

Les chiffres lui disaient qu’elle devait vendre. Les tissus lui rappelaient pourquoi elle avait commencé.

Elle traçait des lignes longues, des tailles, des manches, des cols, des plis. Certaines robes naissaient comme des réponses. D’autres comme des refus. Quand Jean l’inquiétait, elle dessinait des tailleurs droits, précis, presque impitoyables. Quand Pascal l’agaçait, elle dessinait des robes plus fluides, plus dangereuses, comme si elle voulait créer des vêtements capables d’échapper aux hommes qui les commentaient.

Un soir, Marie-Soleil la trouva ainsi, penchée sur une feuille.

— Encore là ?

— Je ferme bientôt.

— Tu dis ça depuis une semaine.

Louise ne leva pas les yeux.

— Regarde.

Elle tourna le croquis vers son amie.

La robe était étrange. Une coupe simple au premier regard, mais traversée d’un mouvement oblique, presque secret. Le tissu semblait devoir changer selon la lumière. Sobre de face, troublant de profil.

Marie-Soleil s’assit lentement.

— Celle-là, tu dois la faire.

— Je n’ai pas le temps.

— Justement. Fais-la.

— Marie, j’ai des factures, des boîtes, des stocks, des clientes qui admirent sans acheter et Jean qui me parle comme si j’étais une succursale mal gérée de son ego.

— Et Pascal ?

Louise soupira.

— Pascal parle à tout le monde.

— C’est son métier.

— Son métier, c’est écrivain.

— Non. Son métier, c’est entrer.

Louise leva enfin les yeux.

— Entrer ?

— Dans les conversations. Dans les silences. Dans les blessures. Dans les boutiques. Dans les appartements au-dessus des boutiques. Dans les idées des femmes qui devraient dormir.

— Tu dramatises.

— Peut-être. Mais il te regarde comme un homme qui a déjà commencé à t’utiliser dans une phrase.

Louise baissa les yeux vers son croquis.

— Je le sais.

— Et ça te plaît ?

— Non.

Un silence.

— Un peu, admit-elle.

Marie-Soleil hocha la tête, sans jugement.

— Alors fais attention. Jean veut te posséder. C’est lourd, mais visible. Pascal veut te raconter. C’est plus léger. C’est pire.

Louise resta longtemps sans répondre.

Au-dessus, des pas traversèrent l’appartement. Pascal marchait. Ou écrivait en marchant. Ou préparait une entrée. Depuis qu’il habitait là, la boutique n’était plus jamais entièrement silencieuse.

— Cette robe, dit Louise, je vais l’appeler L’Échappée.

— Bon titre.

— Ce n’est pas un titre. C’est un modèle.

— Avec toi, les deux se confondent.

Louise sourit faiblement.

Puis la clochette tinta.

Elle sursauta.

— J’avais verrouillé.

Pascal entra de l’arrière-boutique, par l’escalier intérieur. Il portait une feuille à la main.

— J’ai écrit le texte pour la vitrine.

— Je ne vous l’ai pas demandé.

— Je sais. Cela m’a donné plus de liberté.

Marie-Soleil se leva.

— Bonsoir, monsieur le locataire.

— Bonsoir, madame l’intuition dangereuse.

Il déposa la feuille devant Louise.

Elle ne voulait pas lire.

Elle lut.

« CŒUR DE TISSUS

Pour celles qui ne cherchent pas seulement une robe, mais l’instant où leur silhouette rejoint leur courage. »

Louise se maudit d’aimer la phrase.

— C’est trop littéraire.

— Enlevez « seulement ».

— Pourquoi ?

— Parce que je viens de le remarquer.

— Vous corrigez votre propre emphase ?

— Rarement. Profitez-en.

Marie-Soleil lut à son tour.

— C’est bon.

— Merci.

— Trop bon.

Pascal sourit.

— Voilà qui ressemble à un compliment honnête.

— Non. À une mise en garde.

Il fit semblant de ne pas comprendre. C’était une autre de ses habiletés.

Louise plia la feuille.

— Je vais y penser.

— Vous allez l’utiliser.

— Ne soyez pas si sûr de vous.

— Je ne suis sûr que des phrases qui vous font taire.

Il venait de la piquer. Doucement. Exactement.

Marie-Soleil le vit. Louise aussi.

Mais Pascal avait déjà reculé d’un pas, comme s’il n’avait fait que déposer une fleur.

— Bonne nuit, mesdames. Je retourne à mes ruines.

Il remonta l’escalier.

Marie-Soleil attendit que les pas disparaissent.

— Tu vois ?

— Oui.

— Il te provoque, puis il se retire avant qu’on puisse l’accuser.

— Je vois.

— Et tu vas quand même utiliser son texte.

Louise regarda la feuille.

— Peut-être.

________________________________________

Le texte fut placé en vitrine le lendemain.

Il eut un effet immédiat.

Les femmes s’arrêtaient pour le lire. Certaines souriaient. Certaines entraient par curiosité. Deux clientes achetèrent des foulards. Une troisième essaya une robe sans l’acheter, mais revint le lendemain avec sa sœur.

Louise aurait dû être ravie.

Elle l’était.

Elle aurait aussi dû se méfier davantage.

Pascal, lui, comprit très vite le pouvoir du seuil.

Chaque matin, il descendait au café de monsieur Prahallis, puis revenait lentement devant Cœur de tissus. Il saluait la vitrine. Parfois, il arrangeait le petit carton portant son texte, comme s’il en était le gardien. Il faisait semblant d’aider.

Mais il aidait à sa manière.

C’est-à-dire en attirant l’attention sur lui avant de la rediriger vers la boutique, si l’humeur lui en prenait.

— Madame, disait-il à une passante élégante, pardonnez mon intrusion. Votre manteau mériterait un dialogue avec cette robe bleue.

— Pardon ?

— Ne craignez rien, je ne vends rien. Je suis seulement témoin d’une harmonie possible.

Les plus pressées l’évitaient.

Les plus curieuses s’arrêtaient.

Les plus romantiques souriaient.

Il savait les reconnaître.

Bientôt, il aborda des femmes devant la boutique avec la désinvolture d’un rabatteur métaphysique. Il vantait une manche, une couleur, une étoffe, mais finissait presque toujours par parler de lui. De son roman. De sa pauvreté. De la robe tachée. Du destin. De Louise, parfois, avec assez de délicatesse pour paraître respectueux et assez d’insistance pour devenir envahissant.

Certaines clientes entraient amusées.

D’autres repartaient agacées.

Une femme très élégante, qui avait d’abord semblé intéressée par un manteau ivoire, tourna les talons après que Pascal lui eut déclaré :

— Vous avez la démarche d’une héroïne qui ignore encore la tragédie de son cou.

Elle le fixa froidement.

— Et vous, monsieur, vous avez l’assurance d’un homme qui ignore encore le ridicule de sa bouche.

La femme partit.

Louise avait tout vu depuis la caisse.

Elle sortit aussitôt.

— Pascal !

Il se retourna, faussement surpris.

— Oui ?

— Vous venez de faire fuir une cliente.

— Peut-être. Mais quelle répartie ! Elle avait un tempérament magnifique.

— Je ne vends pas des tempéraments. Je vends des vêtements.

— Justement. Elle n’aurait rien acheté. Trop armée.

— Vous n’en savez rien.

— Je sais lire les silhouettes.

— Vous lisez surtout ce qui vous arrange.

Cette fois, il ne sourit pas immédiatement.

— Vous préférez que je cesse ?

— Oui.

— Très bien.

Il retira son chapeau, s’inclina et traversa la rue vers le café, comme un acteur offensé quittant une mauvaise scène.

Louise rentra furieuse.

À l’intérieur, une jeune employée qu’elle venait d’embaucher à temps partiel, Élodie, replaçait des cintres avec un sourire rêveur.

— Qu’est-ce qui te fait sourire ?

— Rien.

— Élodie.

— Il est drôle, monsieur Pascal.

Louise sentit un nouveau problème poindre.

— Il t’a parlé ?

— Un peu.

— Quand ?

— Hier. Et ce matin. Il dit que j’ai des mains de pianiste et que je devrais porter du vert sombre pour faire ressortir mon âme.

Marie-Soleil, qui était venue aider pour l’après-midi, leva lentement la tête.

— Ton âme ?

Élodie rougit.

— C’était joli.

Louise ferma les yeux.

Pascal ne s’était pas contenté des clientes.

Il commençait à courtiser l’atmosphère entière du magasin.

Quelques jours plus tard, ce fut Claire qui entra en riant, un bout de papier à la main.

— Votre poète m’a laissé ça sur une serviette.

Louise prit la serviette.

« Claire, vous portez les cafés comme d’autres portent des nouvelles de guerre. »

— Il t’écrit maintenant ?

— Oh, il écrit à tout ce qui bouge. Ne t’inquiète pas. Mais il m’a demandé si je pensais que Pierrette était une tragédienne empêchée.

— Et elle ?

— Elle a répondu qu’elle était surtout empêchée de travailler quand il entrait au café.

Louise ne rit pas.

Le problème, c’est que Pascal plaisait.

Pas à tout le monde. Pas durablement. Pas clairement. Mais il troublait. Il flattait. Il donnait aux femmes l’impression, parfois agréable, parfois irritante, d’être soudain observées comme des personnages importants. Il distribuait de l’attention comme d’autres distribuent des cartes d’affaires.

Et chaque fois, Louise perdait un peu le contrôle de son propre décor.

Une cliente demandait :

— C’est lui, votre mari ?

Une autre :

— Est-ce que le monsieur à plume travaille ici ?

Une troisième :

— Je reviendrai quand il ne sera pas devant la porte.

Cette dernière phrase resta longtemps dans la tête de Louise.

Car les chiffres continuaient de parler.

Les ventes montaient certains jours, puis retombaient. Les clientes entraient davantage, mais plusieurs n’achetaient rien. Certaines venaient pour voir le personnage. D’autres l’évitaient. La boutique devenait connue, oui, mais d’une manière que Louise n’avait pas choisie.

Cœur de tissus risquait de devenir le théâtre de Pascal Pascal.

Et elle, la propriétaire de la scène.

Un soir, Jean entra sans prévenir.

Il trouva Louise assise au comptoir, entourée de croquis. Elle dessinait avec acharnement. La robe L’Échappée avait déjà trois variantes. Une courte. Une longue. Une noire avec un revers pâle. Elle ne dessinait plus seulement pour créer. Elle dessinait pour ne pas crier.

Jean prit une feuille.

— C’est nouveau ?

— Oui.

— Ce n’est pas ce qui se vend le plus facilement.

— Je sais.

— Alors pourquoi perdre ton temps ?

Elle lui arracha doucement la feuille.

— Parce que c’est la seule chose qui m’empêche de perdre la tête.

Jean observa les croquis, puis la boutique presque vide.

— Louise, il faut parler sérieusement.

— Je t’écoute.

— Si les choses continuent ainsi, tu ne tiendras pas six mois.

Elle ne répondit pas.

— Je peux t’aider, reprit-il.

— À quelles conditions ?

— Pourquoi parles-tu toujours de conditions ?

— Parce qu’avec toi, même la tendresse en a.

Il sourit tristement, mais ses yeux demeurèrent froids.

— Je pourrais prendre une part plus importante. Restructurer. Repositionner la boutique. Élaguer.

— Élaguer ?

— Le style trop personnel. Les modèles impossibles. Les textes en vitrine. Le poète.

Elle releva les yeux.

— Pascal n’a rien à voir là-dedans.

Jean eut un petit rire.

— Au contraire. Il a déjà trop à voir. Cet homme nuit à ton image.

— Mon image t’intéresse seulement parce qu’elle peut servir la tienne.

— Et lui ? Tu crois qu’il sert quoi ? L’art ? La poésie ? Il se sert de toi, Louise. Il se sert de ton magasin, de ta lumière, de ton nom. Il va te transformer en personnage secondaire de sa petite mythologie.

Elle ne répondit pas.

Cette fois, Jean avait touché juste.

Et cela la contrariait presque autant que si Pascal avait menti.

— Tu devrais fermer deux jours, reprit Jean. Repenser tout ça. Je peux faire venir quelqu’un.

— Non.

— Tu vas t’entêter ?

— Oui.

— Alors ne viens pas pleurer si Cœur de tissus devient un caprice coûteux.

Il quitta la boutique.

Louise resta seule.

Au-dessus, Pascal marchait.

Dans la rue, les voitures passaient.

Sur le comptoir, ses croquis semblaient attendre qu’elle choisisse entre la prudence et l’entêtement.

Elle prit un crayon.

Au bas d’une nouvelle feuille, elle écrivit :

ROBE POUR FEMME QUI REFUSE DE FERMER.

Puis elle dessina.

Longtemps.

Très longtemps.

Quand elle releva enfin la tête, la vitrine était noire. Dans le reflet, elle vit son propre visage, fatigué mais encore droit. Derrière elle, dans l’escalier intérieur, une ombre descendait.

Pascal.

Il resta dans l’ombre.

— Vous travaillez tard.

— Vous aussi, vous espionnez tard.

— J’écris.

— Sur moi ?

Un silence.

— Pas seulement.

Elle se retourna lentement.

— Sortez de ma boutique, Pascal.

Il ne bougea pas tout de suite.

— Je peux vous sauver.

La phrase était basse, presque tendre.

Louise sentit un frisson de colère.

— Voilà exactement pourquoi vous êtes dangereux.

— Parce que je veux vous aider ?

— Parce que vous appelez sauver ce qui vous permettrait d’entrer plus loin.

Pascal resta immobile. Pour la première fois, il ne trouva pas immédiatement de phrase pour se rendre beau.

Puis il sourit.

Un sourire triste. Bien choisi.

— Bonne nuit, Louise.

Il remonta.

Elle resta seule avec ses croquis, ses dettes, ses robes et cette étrange certitude : Jean pouvait faire fermer sa boutique par calcul, mais Pascal, lui, pouvait la faire mourir en prétendant lui donner une âme.

FIN DU CHAPITRE III