COEUR DE TISSUS
ROMAN
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CHAPITRE V - LOUIS LANGE

Le lendemain matin, Louise Lang se présenta à Maison Valombre sous le nom de Louis Lange.

Elle avait mal dormi, mais cette mauvaise nuit lui avait laissé une sorte de lucidité nerveuse. Dans le miroir de l’hôtel, avant de partir, elle avait corrigé trois fois le nœud de son foulard, replacé son chapeau, atténué encore la ligne de sa bouche, puis tenté ce regard droit qu’elle avait souvent observé chez les hommes qui ne se demandaient jamais s’ils avaient le droit d’entrer quelque part.

Elle ne ressemblait pas vraiment à un homme.

Elle ressemblait plutôt à une hypothèse.

Une hypothèse élégante, ambiguë, fragile, mais étonnamment convaincante.

Dans la rue, personne ne la dévisagea. Ce fut la première surprise. À Montréal, elle se serait sentie déguisée. À Paris, elle paraissait seulement un peu travaillée. Un peu stylisée. Un peu issue d’un milieu où les gens se donnent la permission d’être composés.

Elle marcha jusqu’à Maison Valombre en répétant sa phrase.

— Bonjour. Je viens pour le poste d’assistant d’atelier.

Trop sec.

— Bonjour. Je viens me présenter pour le poste d’assistant d’atelier.

Trop poli.

— Bonjour. On m’a dit que vous cherchiez quelqu’un pour l’atelier.

Trop vague.

Au moment d’entrer, elle oublia toutes les versions.

L’accueil était tenu par une jeune femme aux cheveux noirs, au regard rapide. Elle leva les yeux.

— Bonjour monsieur.

Monsieur.

Le mot traversa Louise comme une épingle fine. Pas douloureuse. Précise.

— Bonjour, répondit-elle d’une voix un peu plus basse. Je viens pour l’annonce. Le poste d’assistant d’atelier.

La réceptionniste la regarda, puis nota quelque chose sur un registre.

— Vous avez rendez-vous ?

— Non. J’ai vu l’affichette hier.

— Vous avez de l’expérience ?

Louise hésita une demi-seconde.

— J’ai travaillé dans le vêtement. Beaucoup. Coupe, matières, présentation, retouches, coordination.

Ce n’était pas un mensonge. C’était une vérité coiffée autrement.

— Votre nom ?

— Louis Lange.

Cette fois, le nom sortit mieux. Comme s’il existait depuis plus longtemps que la veille au soir.

La réceptionniste téléphona à quelqu’un. Quelques phrases rapides. Puis elle sourit.

— Monsieur Vidal va vous recevoir.

Louise baissa la tête.

— Merci.

Elle suivit une assistante dans un couloir étroit dont les murs portaient des croquis encadrés. Des silhouettes noires, des robes blanches, des profils de mannequins, des notes au crayon. Elle eut envie de s’arrêter devant chacun d’eux, mais elle n’était pas venue en visiteuse. Elle était venue tenter une effraction douce.

On la fit entrer dans une pièce baignée d’une lumière froide. Des rouleaux de tissus dormaient contre un mur. Deux mannequins de couture se tenaient au centre comme des dames sans tête en conversation muette.

Un homme d’une cinquantaine d’années se tourna vers elle. Mince, cheveux argentés, chemise impeccable, regard impatient.

— Louis Lange ?

— Oui, monsieur.

— Armand Vidal. Chef d’atelier. On m’a dit que vous veniez pour le poste.

— Oui.

— Vous savez coudre ?

— Oui.

— Vous savez écouter ?

— J’apprends vite.

— Mauvaise réponse. Ici, ceux qui apprennent vite font souvent des bêtises vite aussi.

Louise baissa légèrement les yeux.

— Alors je peux apprendre lentement.

Armand Vidal la regarda plus attentivement.

Un petit sourire apparut.

— Voilà qui est mieux. Vous êtes disponible immédiatement ?

— Oui.

— Combien de temps ?

Louise sentit le piège.

Elle n’était à Paris que pour quelques jours. Sa boutique l’attendait. Ses employées. Ses dettes. Pascal au-dessus. Jean à Montréal, toujours prêt à juger.

— Quelques jours pour commencer, répondit-elle. Davantage si le travail le justifie.

— Vous êtes étranger ?

— Canadien.

— Personne n’est parfait.

Il désigna une table sur laquelle reposaient des morceaux de tissu épinglés, des cartons, des bobines, des bouts de ruban et une manche inachevée.

— Montrez-moi vos mains.

Louise s’approcha.

— Pardon ?

— Vos mains. Les bavards m’ennuient. Les mains mentent moins.

Elle posa ses mains sur la table.

Armand Vidal les observa. Il vit les petites marques, les doigts précis, les ongles courts, l’habitude de la matière.

— Vous avez travaillé.

— Oui.

— Pas seulement parlé.

— Non.

— Bien.

Il lui tendit la manche inachevée.

— Le tombé est mauvais. Pourquoi ?

Louise prit la pièce avec précaution. Elle sentit tout de suite que le problème ne venait pas du tissu, mais d’une tension mal répartie.

— L’emmanchure tire ici. La pente est trop sèche. Le tissu veut descendre, mais la coupe le force à obéir trop haut.

Vidal la fixa.

— Continuez.

Elle oublia un instant Louis. Elle redevint Louise sans s’en apercevoir, mais une Louise plus calme, cachée derrière l’apparence de Louis.

— Si on libère très peu ici, et qu’on reprend là, la manche gardera sa ligne sans donner l’impression d’être punie.

Cette fois, Armand Vidal sourit franchement.

— Une manche punie. C’est idiot, mais juste.

Il reprit la pièce.

— Vous commencez aujourd’hui.

Louise resta immobile.

— Aujourd’hui ?

— Vous avez quelque chose de mieux à faire ?

— Non.

— Alors enlevez votre manteau.

Ainsi, Louis Lange fut embauché.

________________________________________

L’atelier de Maison Valombre n’avait rien d’un rêve vaporeux.

C’était une mécanique humaine tendue, brillante, fatigante. Des ciseaux claquaient. Des machines ronronnaient. Des voix basses échangeaient des mesures, des urgences, des reproches. Des tissus passaient de main en main avec plus de respect que certaines personnes. Tout semblait fragile et impitoyable à la fois.

Louise fut présentée rapidement.

— Louis Lange. Il nous aide quelques jours.

Quelques têtes se tournèrent.

Il y avait Camille, première d’atelier adjointe, une femme ronde, vive, aux lunettes suspendues par une chaîne rouge. Il y avait Noé, l’assistant aux cheveux peroxydés que Louise avait remarqué la veille. Il y avait Baptiste, délicat et nerveux, qui portait des bagues fines à presque tous les doigts. Il y avait Sara, silencieuse, rapide, qui semblait capable d’épingler un ourlet en retenant son souffle pendant une minute entière.

— Canadien ? demanda Noé.

— Montréalais, répondit Louise.

— Ah ! Donc vous avez connu l’hiver et vous venez quand même vers la mode. C’est héroïque.

— Ou inconscient.

— Les deux sont utiles ici.

Baptiste observa son foulard.

— Joli nœud. Un peu trop défensif, mais joli.

Louise porta la main à son cou.

— Défensif ?

— Oui. Comme quelqu’un qui cache une cicatrice qu’il n’a pas.

Camille tapa dans ses mains.

— Poésie terminée. On travaille.

Louise travailla.

Au début, elle craignit que son déguisement la gêne. Au contraire, il la protégea. Louis parlait moins. Louis observait davantage. Louis n’avait pas à justifier une boutique en difficulté, ni à rassurer des fournisseurs, ni à sourire à Jean, ni à contenir Pascal. Louis était là pour faire. C’était reposant d’être réduit à l’utilité.

Elle porta des rouleaux. Classa des échantillons. Reprit des ourlets. Aida à installer une robe sur mannequin. Vérifia des correspondances de teintes. Elle ne fit rien d’éclatant, mais tout avec une attention si exacte qu’on cessa rapidement de la traiter comme un passage curieux.

À midi, Noé lui tendit un café.

— Vous avez l’air de quelqu’un qui n’a pas encore décidé s’il veut survivre à nous.

— Je pensais être discret.

— Ici, la discrétion se remarque.

Baptiste s’assit sur le bord d’une table, malgré le regard réprobateur de Camille.

— Vous avez une façon étrange de toucher les tissus.

— Étrange comment ?

— Comme si vous leur demandiez leur avis.

Louise sourit.

— Ils répondent parfois.

— Ah, très bien. Un mystique textile.

— Non. Seulement quelqu’un qui a souvent vu des vêtements se venger d’une mauvaise coupe.

Noé éclata de rire.

— Je l’aime bien, celui-là.

Camille passa derrière eux.

— On n’est pas ici pour l’aimer. On est ici pour l’user.

— C’est la version atelier de l’affection, murmura Baptiste.

Louise sentit une chaleur imprévue l’envahir. Non pas de la reconnaissance spectaculaire. Quelque chose de plus modeste. Elle était acceptée dans le rythme. Dans la fatigue. Dans la plaisanterie.

À Montréal, ces derniers temps, elle se sentait propriétaire d’un échec.

Ici, sous ce nom emprunté, elle redevenait une main parmi les mains.

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En fin d’après-midi, Solange Arvay entra dans l’atelier.

Louise se raidit aussitôt.

Solange portait la même précision que la veille : lunettes sombres, tailleur gris, regard qui semblait couper avant les ciseaux.

— Monsieur Vidal, dit-elle, je veux voir la proposition pour le passage douze.

— Elle n’est pas prête.

— Je ne vous demande pas si elle est prête. Je demande à la voir.

L’atelier se contracta.

On plaça sur un mannequin une robe en construction. Belle, certes, mais lourde. Le haut avait de la force, la jupe du mouvement, pourtant l’ensemble semblait hésiter entre deux femmes incompatibles.

Solange tourna autour.

— Non.

Un seul mot.

Tout le monde le comprit.

Armand Vidal inspira lentement.

— Le dessin initial demandait ce volume.

— Le dessin initial mentait.

Silence.

Louise ne voulait pas parler. Louis encore moins.

Mais elle vit le problème. Trop clairement. La robe voulait s’échapper de sa propre importance.

Solange remarqua son regard.

— Vous, le nouveau. Qu’est-ce que vous voyez ?

Louise sentit tous les yeux se tourner vers elle.

— Rien d’utile, peut-être.

— Mauvaise entrée. Recommencez.

Elle avala sa salive.

— Je vois une robe qui cherche à impressionner avant de respirer.

Noé baissa la tête pour cacher un sourire.

Solange ne sourit pas.

— Et ?

Louise s’approcha du mannequin, prudemment.

— La jupe est belle, mais elle arrive trop tôt. Le volume devrait naître plus bas, pas ici. Là, elle gonfle comme une défense. Si on garde cette ligne plus proche du corps jusqu’à ce point, puis qu’on ouvre ensuite, elle aura l’air de choisir son ampleur au lieu de la subir.

Armand Vidal la regarda.

— Montrez.

Louise prit quelques épingles. Elle demanda la permission d’un geste. Vidal acquiesça.

Ses doigts travaillèrent vite, mais sans précipitation. Elle releva un pli, libéra une tension, déplaça légèrement le départ du volume. La robe changea. Pas complètement. Juste assez.

Un murmure parcourut l’atelier.

Baptiste souffla :

— Ah, la voilà.

Solange s’approcha.

Elle observa longuement.

— C’est mieux.

Dans sa bouche, c’était presque une déclaration d’amour.

— Vous avez fait des études ? demanda-t-elle.

— Pas ici.

— Ce n’est pas ce que je demande.

Louise hésita.

— J’ai surtout appris en travaillant.

— Et en dessinant ?

La question la frappa.

— Oui.

— Vous dessinez ?

Armand Vidal intervint :

— Il a l’œil, en tout cas.

Solange tendit la main.

— Montrez.

— Je n’ai pas…

Louise s’interrompit. Elle avait son carnet. Bien sûr. Même déguisée, même sous un faux nom, même dans un atelier parisien, elle avait apporté quelques dessins roulés dans une pochette.

— J’ai quelques croquis.

— Allez les chercher.

Elle obéit.

Ses mains tremblaient légèrement lorsqu’elle sortit les feuilles. La robe L’Échappée. Le manteau aux épaules tombantes. Une robe noire aux manches fendues. Une silhouette ivoire. Deux variations inspirées de la boutique, dessinées un soir de découragement.

Elle les posa sur la table.

Le silence changea de nature.

Noé se pencha.

— Oh.

Baptiste approcha aussi.

— C’est vous ?

— Oui.

Camille prit une feuille, sans ménagement mais avec respect.

— Ce col est malin.

Armand Vidal en examina une autre.

— La coupe est parfois naïve, mais la ligne est vraie.

Solange resta devant L’Échappée.

— Je connais ce dessin.

Louise sentit son sang se retirer.

— Madame ?

— Vous me l’avez montré hier.

Un silence brutal tomba.

Louise ne bougea pas.

Solange leva enfin les yeux vers elle. Elle regarda le foulard, le chapeau, le visage modifié, la posture tenue.

Puis, avec une lenteur presque cruelle :

— Madame Lang ?

Noé ouvrit la bouche.

Baptiste cligna des yeux.

Camille posa les deux mains sur ses hanches.

Louise aurait pu nier. Mais le mensonge avait déjà servi son entrée. Il ne devait pas servir sa lâcheté.

Elle retira son chapeau.

Ses cheveux attachés bas ne tombèrent pas vraiment, mais le geste suffit.

— Oui.

Personne ne parla pendant quelques secondes.

Puis Noé murmura :

— Magnifique.

Camille lui donna une tape sur le bras.

— Tais-toi.

Solange ne semblait ni choquée, ni amusée. Seulement intéressée.

— Expliquez.

Louise respira.

— Hier, je suis venue présenter mes dessins. J’étais trop nerveuse. Trop propriétaire. Trop demandeuse. J’ai vu l’affichette pour l’assistant. J’ai vu aussi vos jeunes hommes d’atelier, leur liberté, leur façon d’être à leur place sans demander pardon. J’ai pensé que sous une autre forme, j’oserais peut-être mieux entrer.

— Vous avez menti.

— Oui.

— Pourquoi devrais-je garder quelqu’un qui ment dès le premier jour ?

Louise baissa les yeux vers ses croquis.

— Parce que Louis Lange n’existe pas, mais il a eu le courage que Louise Lang n’avait plus.

Le silence se fit plus profond.

Baptiste murmura :

— C’est presque trop beau.

Camille le fusilla du regard.

Armand Vidal, lui, examinait encore les dessins.

— Moi, je dis qu’on s’en fiche un peu. Homme, femme, ange, escroc ou Canadien : cette personne a corrigé le passage douze en cinq minutes.

Solange lui lança un regard sec.

— Merci pour votre philosophie, Armand.

— C’est de la logistique.

Solange reprit L’Échappée.

— Madame Lang, vos dessins sont meilleurs quand vous ne les vendez pas. Pourquoi ?

Louise eut un petit rire triste.

— Parce que je ne sais pas me vendre.

— C’est visible.

— Merci.

— Ce n’était pas un compliment.

— Je sais.

Solange posa le dessin sur la table.

— Très bien. Vous restez à l’atelier pour la semaine. Comme assistante. Ou assistant, si cela vous aide à travailler. Peu m’importe le costume tant que les idées tiennent debout.

Louise releva les yeux.

— Vous me gardez ?

— Je vous observe.

— C’est déjà beaucoup.

— Ne soyez pas reconnaissante, je vous ai dit que cela fatigue.

Noé applaudit doucement du bout des doigts.

— Bienvenue, Louis-Louise.

Baptiste ajouta :

— On peut dire Lou ? C’est pratique, élégant et suffisamment trouble.

Louise sourit malgré elle.

— Lou me va.

Camille reprit les croquis.

— Et maintenant, Lou, vous allez nous expliquer cette manche fendue. Parce que si elle est faisable, elle pourrait sauver le passage dix-sept.

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Les jours suivants furent parmi les plus étranges et les plus heureux de la vie de Louise.

Elle travaillait sous deux prénoms, mais avec une seule énergie. Le matin, elle arrivait en Louis : pantalon, chemise, foulard, silhouette retenue. Dans l’atelier, on l’appelait Lou. Personne ne semblait vouloir résoudre complètement l’énigme. Au contraire, l’ambiguïté devenait une commodité, presque une élégance collective.

Noé disait :

— Lou voit les robes comme des animaux blessés.

Baptiste répondait :

— Oui, mais il les soigne.

Camille corrigeait :

— Elle les dompte.

Armand Vidal tranchait :

— Lou travaille. Faites pareil.

Très vite, Louise proposa des ajustements, puis des variantes. Une robe trop sévère reçut une ouverture inattendue au dos. Une veste sans grâce trouva une ligne plus souple grâce à un déplacement de couture. Une robe du soir, jugée froide, gagna un panneau intérieur qui n’apparaissait qu’en mouvement, comme un secret coloré.

Solange ne complimentait presque jamais.

Elle disait :

— À revoir.

Ou :

— Possible.

Ou :

— Gardons cette idée.

Chez Valombre, « gardons cette idée » valait presque un baiser sur le front.

Un après-midi, autour d’une table couverte de tissus, Louise osa davantage.

— Pour votre prochain défilé, vous avez beaucoup de silhouettes fortes. Très construites. Très sûres d’elles. Mais il manque peut-être une robe qui semble d’abord hésiter.

Solange tourna vers elle son regard de lame.

— Une robe qui hésite ?

— Oui. Pas faible. Pas indécise. Une robe qui retient quelque chose. Qui donne l’impression qu’une femme pourrait changer d’avis au milieu de sa propre entrée.

Baptiste posa la main sur son cœur.

— Je veux mourir dans cette phrase.

Camille soupira.

— Vous allez tous me tuer.

Solange ne quittait pas Louise des yeux.

— Dessinez-la.

Louise prit un crayon.

Elle dessina debout, rapidement. Une silhouette longue, pâle, presque simple. Puis une ligne décalée à la hanche. Une fermeture invisible qui n’en était pas une. Une manche qui pouvait se détacher partiellement. La robe avait deux états : l’un sage, l’autre ouvert, comme si le vêtement révélait sa seconde pensée au fil du passage.

Noé regarda par-dessus son épaule.

— C’est une robe à repentir.

— Non, dit Louise. Une robe à décision tardive.

Solange prit le croquis.

— Passage vingt et un.

Armand Vidal haussa les sourcils.

— Déjà ?

— Oui.

— Il faudra refaire la séquence.

— Alors refaites-la.

Personne ne protesta.

Louise resta immobile, la main encore suspendue au-dessus de la table.

Un de ses dessins venait d’entrer dans un défilé Valombre.

Pas officiellement. Pas glorieusement. Pas sous son nom encore. Mais il y était.

La forme, pensa-t-elle, avait tout changé.

Louise Lang, propriétaire inquiète, avait supplié qu’on regarde son travail.

Louis Lange, assistant ambigu, avait montré ce qu’il savait faire.

La différence était injuste.

Mais elle était réelle.

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Chaque soir, elle téléphonait à Montréal.

À cause du décalage, elle appelait souvent en fin de journée de Paris, en pleine activité là-bas. Le premier appel fut rassurant. Élodie avait vendu deux foulards et une veste. Claire avait empêché une cliente de partir en lui disant qu’une robe ne devait pas être jugée sous un néon de cabine. Marie-Soleil avait replacé la vitrine « selon une vibration plus accueillante », ce qui, apparemment, avait fonctionné.

— Et Pascal ? demanda Louise.

Un silence suivit.

— Il obéit, répondit Élodie.

— C’est-à-dire ?

— Il obéit à sa manière.

Louise se pinça l’arête du nez.

— Qu’a-t-il fait ?

Claire prit le téléphone.

— Rien de grave. Il a seulement proposé un haïku à une cliente qui essayait un manteau.

— Claire.

— Elle a acheté le manteau.

— Ah.

— Mais elle a aussi demandé si le poète venait avec.

— Ce n’est pas drôle.

— Un peu.

Marie-Soleil prit ensuite la ligne.

— Ne t’inquiète pas. Je le surveille.

— C’est ce qui m’inquiète aussi.

— Ta boutique tient. Concentre-toi sur Paris.

Louise respira mieux.

— J’ai peut-être une chance ici.

— Je le savais.

— Tu ne pouvais pas le savoir.

— Je pouvais le sentir.

— Évidemment.

— Et Jean a appelé deux fois.

Louise se crispa.

— Qu’est-ce qu’il voulait ?

— Savoir où tu étais exactement. J’ai répondu : en train de devenir plus difficile à contrôler.

— Marie !

— Tu aurais préféré que je mente ?

— Oui.

— Je mentirai la prochaine fois avec poésie.

Louise raccrocha presque légère.

Le lendemain, elle rappela. Tout allait encore à peu près. Les ventes n’étaient pas extraordinaires, mais la boutique respirait. Une cliente avait commandé une retouche. Une autre avait demandé si la robe rouge existait en noir. Pascal avait aidé à porter des boîtes sans faire de déclaration publique. C’était un progrès.

Le troisième appel changea tout.

Louise sortait de Maison Valombre. Il pleuvait sur Paris, une pluie fine qui rendait les pierres plus intelligentes. Elle s’abrita sous l’auvent d’un immeuble et composa le numéro de la boutique.

Élodie répondit.

— Cœur de tissus, bonjour.

— C’est moi.

Un silence.

Trop long.

— Élodie ?

— Madame Lang…

La voix de la jeune femme tremblait.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Je ne sais pas comment vous dire.

Le bruit de la rue sembla s’éloigner.

— La boutique ?

— Non. Ce n’est pas la boutique.

— Alors quoi ?

Élodie respira difficilement.

— C’est monsieur Chauvet.

Louise sentit son estomac se nouer.

— Jean ?

— Oui.

— Qu’est-ce qu’il a fait ?

La question lui était venue naturellement. Avec Jean, les catastrophes prenaient souvent la forme d’un acte.

Mais cette fois, Élodie ne répondit pas tout de suite.

— Il est mort, madame Lang.

Louise ne comprit pas.

— Quoi ?

— Il est mort. Subitement. Ce matin.

La pluie parisienne continua de tomber.

Louise regarda les passants, les parapluies, les taxis, les reflets jaunes dans les flaques. Tout poursuivait son mouvement avec une indifférence obscène.

— Comment ?

— On ne sait pas encore exactement. Marie-Soleil dit que ce serait le cœur. Il était dans son bureau. Quelqu’un l’a trouvé. Je suis désolée.

Louise s’appuya contre le mur.

Jean.

Jean Chauvet, avec ses phrases de propriétaire du monde, ses conseils qui ressemblaient à des menaces, ses baisers de signature, son argent, ses conditions, sa manière de vouloir l’aider en l’attachant.

Mort.

Ce mot ne collait pas à lui. Jean était trop occupé pour mourir. Trop convaincu d’avoir des dossiers à régler. Trop certain que les choses importantes devaient attendre qu’il entre dans la pièce.

— Madame Lang ? Vous êtes là ?

— Oui.

Sa voix semblait venir d’ailleurs.

— Est-ce que… est-ce que vous revenez ?

Louise ferma les yeux.

Revenir.

Cœur de tissus. Les employées. Les dettes. Pascal. La mort de Jean. Maison Valombre. Ses dessins. Louis. Lou. Tout se mit à tourner en elle.

— Je ne sais pas.

Elle entendit alors une autre voix au bout du fil. Marie-Soleil prit l’appareil.

— Louise ?

— Oui.

— Respire.

— Je respire.

— Non. Tu réponds. Ce n’est pas pareil.

Louise inspira, lentement.

— Que s’est-il passé ?

— Jean a été retrouvé mort dans son bureau. On parle d’un malaise cardiaque. C’est très soudain. William Lee a appelé. Il voulait te joindre.

— William Lee…

— Oui.

— Pourquoi ?

— Je crois qu’il y a des documents. Peut-être des choses liées à la boutique. Je n’ai pas tout compris. Il veut absolument te parler.

Louise sentit une nouvelle inquiétude monter.

Même mort, Jean trouvait moyen de laisser des papiers derrière lui.

— Et Pascal ?

— Il est silencieux.

— Pascal ?

— Oui. C’est rare.

— Il sait ?

— Tout le quartier commence à savoir.

Louise posa une main sur sa bouche.

Elle n’aimait plus Jean comme on aime un homme. Peut-être ne l’avait-elle jamais aimé ainsi. Mais il avait occupé une place massive dans sa vie. Il l’avait soutenue, blessée, impressionnée, diminuée, stimulée. Il avait cru en elle à condition qu’elle demeure dans le cadre où il pouvait la comprendre.

Et maintenant, il n’était plus là.

Elle aurait voulu pleurer.

Rien ne vint.

Seulement une fatigue immense.

— Louise, dit Marie-Soleil, ne décide rien tout de suite.

— Je suis à Paris.

— Justement.

— Je travaille chez Valombre.

— Alors travaille aujourd’hui. Pleure plus tard si ça vient.

— C’est horrible comme conseil.

— Non. C’est pratique. Les morts n’ont plus d’horaire. Les vivants, oui.

Louise eut un rire brisé.

— Tu es impossible.

— Je sais. Appelle William Lee quand tu seras capable. Pas avant.

— D’accord.

Elle raccrocha.

Pendant un long moment, elle resta sous l’auvent, immobile, habillée en Louis, tenant dans son sac les croquis de Louise.

Jean était mort.

Et Paris, autour d’elle, continuait de vendre des robes.

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Quand elle revint à l’atelier, Solange Arvay remarqua immédiatement son visage.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Louise hésita.

— Quelqu’un est mort à Montréal.

Solange ne posa pas la question idiote que beaucoup auraient posée. Était-ce un proche ? Était-ce grave ? Était-ce soudain ? Elle se contenta de dire :

— Vous pouvez partir.

Louise regarda les tissus sur la table. Le croquis du passage vingt et un. Les épingles. Le mannequin.

— Non.

— Non ?

— Je veux travailler.

Solange l’observa longuement.

— Très bien. Mais ne touchez pas aux ciseaux si vos mains tremblent.

— Elles ne tremblent pas.

C’était faux.

Baptiste s’approcha doucement.

— Je peux faire le bâti.

Noé ajouta :

— Et moi, je peux faire semblant de ne pas m’inquiéter. Je suis excellent.

Camille posa une tasse de thé près de Louise.

— Buvez ça. Après, on travaille.

Louise regarda ces gens qu’elle connaissait à peine. Ces collègues de quelques jours. Ces complices d’atelier nés d’un mensonge et d’une nécessité. Aucun ne lui demanda de raconter sa peine. Aucun ne tenta de la consoler avec de grandes phrases. Ils lui firent de la place.

Cela la bouleversa plus que des condoléances.

Elle prit le thé.

Puis elle retourna au mannequin.

La robe à décision tardive attendait.

Louise passa les doigts sur le tissu, comme on touche le front d’un être vivant.

— On reprend ici, dit-elle. La ligne doit tenir, mais elle ne doit pas enfermer.

Armand Vidal, derrière elle, murmura :

— Exactement.

Elle travailla jusqu’au soir.

Jean Chauvet était mort le matin.

Et, dans un atelier parisien, une robe qu’il aurait peut-être jugée invendable commençait à trouver sa forme.

FIN DU CHAPITRE V