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UN KIDNAPPING AU PARADIS
FICTION
art-felx.com
CHAPITRE 18 — BREF RETOUR

Comme prévu, tous étaient réunis pour le vernissage sauf Fleur-Dieu elle-même, Rose des Vents et sa femme Sixcentsoixantesaucisses, une femelle australopithèque au verbomoteur très développé que Fleur-Dieu lui avait créée. Marilyn ne s’était pas montrée non plus. Ces absences ne manquèrent pas d’inquiéter Henri. Le Lulum avait beau se promener… le chemin pour trouver sa demi-lune n’était pas évident.

Ce qui tourmentait profondément le maire de Joujou City était la rapidité des progrès accomplis par Rose des Vents en si peu de temps : toutes les étapes de sa psychanalyse en une seule, mais longue séance. Le travail de Freud et de Jung sur Rose avait été si efficace que, selon ces derniers, leur patient leur donnait l’impression de s’être humanisé. Les efforts de Rose pour s’en sortir avaient été récompensés de belle manière par l’arrivée auprès de lui de Sixcentsoixantesaucisses. Était-il sincère ? Était-ce un piège ?

Maintenant qu’il avait un sexe et une compagne… que ferait-il ? Sisse, ainsi surnommée par Rose et faite pour lui, était obèse, rousse et d’une grande intelligence. Un peu comme la côte d’Adam, Dieu avait fabriqué cette compagne à partir d’une des cornes de Rose juste avant de le bénir. Rose un unicorne ? Non, écorné, il pouvait maintenant passer inaperçu.

Henri informa Tonton Maxime, Pelures et Guili-guili de la situation dramatique qui le déroutait.

— Voilà, Henri : nous allons explorer le nord, le sud, l’ouest et l’est. Quant à vous, allez vers les ciels étagés.

— N’oubliez pas d’utiliser votre merveilleuse et efficace zirgouille, Tonton ! tenta de dire Henri Toutrec d’un air rassuré.

Mais il pensait aussi : « Rose et Sisse ont-ils kidnappé Fleur et Marilyn ? »

Henri partit donc à la recherche de Marilyn et de Fleur-Dieu avec cette préoccupation grandissante.

Au fil de ses pas, il se remémorait l’enlèvement qu’il avait lui-même commis. Il s’imaginait dans la peau de Rose.

Il imaginait comment Rose pouvait réagir à ce moment précis.

— Mais où a-t-il pu se diriger ?… Comment peut-il faire passer Marilyn inaperçue ? Et comment peut-il contrôler Fleur ? Une autre poupée vaudou ? Il faut dire… comme deux têtes valent mieux qu’une… sûrement qu’avec l’aide de sa femme, il a trouvé une ruse invraisemblable. Comment ne pas tomber dans la paranoïa ? pensait Henri, qui cherchait aussi le moyen de rester flegmatique.

Il n’y pouvait rien. Son inquiétude se concentrait sur le sort qui pouvait attendre Marilyn.

— Dans mon anxiété, j’avais oublié où je devais fouiller ! Les ciels !

Puis, Henri se dirigea vers cette pierre qui camouflait le sixième ciel et s’y introduisit. En quelques instants, il se trouva un étage plus bas. Cela lui sembla très étrange de tomber du septième. Car, en réalité, il ne tombait pas de très haut. À peine deux mètres.

Ce n’est que lorsqu’il regarda vers le firmament du sixième ciel qu’il comprit que l’effet relevait du miracle, car il n’y avait pas deux mètres entre ce ciel et lui, mais une immensité. Lui qui n’était déjà pas très grand, comment arriverait-il à s’en sortir ?

Remonter au septième ciel ? Comment ? Le devait-il ?

Mais il n’avait pas la tête à se morfondre sur son sort. Il ne songeait qu’à sa demi-lune. Il se demandait quelle direction il allait prendre dans le sixième ciel. Son Lulum apparut et disparut aussitôt.

— Où suis-je ? C’est bien le sixième ? dit-il à une pensée qui passait par là.

— Vous êtes au pays des pensées perdues. Oh ! J’en vois une. Ne dites rien. Fermez-la, je me tais aussi !

La pensée ne disait en effet plus rien, mais continuait de tournoyer autour de Toutrec, qui commençait à subir de légers étourdissements. Lorsque la pensée perdue s’en fut éloignée, la conversation se réengagea.

— Bon ! Elle s’en est allée ! Où en étions-nous ?

— Vous me disiez que nous étions au paradis des pensées perdues…

— En effet ! Elles y sont toutes. Les bonnes et les mauvaises, les douces et les tordues, les géniales et les moches, etc. Les plus dangereuses sont celles qui s’oublient le plus facilement alors qu’on devrait s’en souvenir. Les pensées du genre : « Voyons, où ai-je bien pu mettre mes clés ? » — Ou encore… « Mais que devais-je faire ? » — « Mais quel est son nom ? » Toutes ces choses dont vous ne vous souvenez pas. Dieu est trop sentimental. Ne trouvez-vous pas ?

— Bon sang ! Fleur-Dieu ! Marilyn ! Je dois chercher ailleurs, conclut Henri Toutrec affolé, qui ne tarda pas à creuser, car il ne pouvait grimper jusqu’au ciel. Il creusa et souffla en souhaitant de tout son cœur retrouver sa dulcinée, sa pierre angulaire, sa Norma Jean. Et surtout, il espérait qu’il y eût un ciel en dessous et qu’aucune pensée perdue ne le suivît.

Le palier entre le sixième et le cinquième ne fut pas plus difficile à percer que le précédent. Il ne prit pas le temps de regarder avant de se jeter en bas. Il ne se fit pas plus mal. Et le firmament de ce ciel était tout aussi élevé que celui des deux autres.

Un autre monde l’attendait. Plus étonnant encore que le précédent. Il s’agissait du paradis des émotions et des sentiments.

Henri se voyait comme un fantôme à travers des images et des sons. Des souvenirs puissants. Des émotions ressenties à des époques distinctes, par des êtres dissemblables.

Plus ces émotions remontaient loin dans le temps, plus c’était douloureux. Mais il croisa aussi ses propres émotions. Comme il était homme à les refouler, il évita de les regarder. C’eût été vraiment un monde fascinant pour les psychanalystes de Rose des Vents. Il vit même apparaître un trouble de l’attachement qui l’incita à creuser à nouveau… car il lui rappelait son amour pour Marilyn. Il soufflait en creusant, sans cesser d’espérer la retrouver plus bas.

Cette fois, en tombant, il se foula le pied. Sans lever la tête, assis, il se frotta la cheville. Il rageait en se demandant : « Comment être assez idiot pour se blesser en étant une âme ? » Enfin, il leva la tête pour observer l’endroit où il avait abouti cette fois-ci. La flore et la faune étaient identiques à celles du septième ciel. Y avait-il des sentiments oubliés qui voguaient dans l’espace de ce ciel ?

Henri ne vit qu’un petit groupe d’individus qui discutaient pacifiquement entre eux.

Apercevant Henri avec sa cheville endolorie, l’un d’entre eux se leva et s’approcha de lui :

— Vous vous êtes blessé ? fit l’homme vêtu d’une longue toge blanche et qui ressemblait à un rabbin.

Puis, il imposa les mains sur le pied blessé sans dire un mot.

Enfin, il se releva.

— Voilà, vous êtes guéri.

— Merci, mon pied ne me fait plus mal. Mais, qui êtes-vous ? interrogea Henri, soulagé.

— Attention ! Penchez-vous ! Voilà une nouvelle fable, lança rapidement l’homme, sans paraître nerveux.

Le renard et le retors traversait en faisant siffler l’air.

— D’où viennent ces textes ? Quelle est cette fable ?

— Ils proviennent d’un peu partout. Peut-être même qu’ils émanent d’un passé très ancien. Ils n’ont jamais été dits, prononcés. Ils ont seulement été pensés, réfléchis, inspirés. Ils ont pu être rédigés par des femmes ou des hommes sages, connus ou inconnus. Mais prenez garde à ne pas être traversé par l’un d’entre eux, car il deviendrait une marotte pour vous. En voilà une autre !

La chatte et le mulot passa près d’eux en zigzaguant languissamment.

— Je me présente, je suis Jésus de Nazareth. Peut-être avez-vous déjà entendu parler de moi ?

— Qui ne vous connaît pas ?

— Oh ! Il y en a des tas, croyez-moi. Je lis dans vos pensées. Vous vous appelez Nom de Plume.

— Appelez-moi Henri.

— Êtes-vous un nouveau dieu ?

— Un dieu ? Moi !… Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Mais parce qu’ici… il n’y a que des dieux. Venez ! Je vais vous présenter à mes copains.

À ce moment, Jésus et Henri Toutrec rejoignirent le groupe. Henri fut stupéfait lorsque Jésus le présenta à des membres venant d’époques différentes.

— Mes amis, je vous présente Henri ! En vérité, il dit qu’il n’est pas un dieu, et pourtant il se trouve parmi nous.

Lorsque ces mystérieux individus entendirent cela, ils ne purent s’empêcher de rire. Car même les prophètes rient. Le calme revenu, Jésus poursuivit les présentations.

— Henri, laissez-moi vous présenter, dans le sens d’un cadran solaire, mes camarades avec lesquels je discutais. Voici donc Bouddha, le plus sage du groupe. Thor, le dieu nordique ; il dort, car il ingère trop de mélatonine. Mahomet, un vrai frère pour moi. Le grand en face de vous, c’est le grand manitou. La femme avec un casque de soldat, c’est Athéna. Elle est là pour faire de l’ordre au cas où l’on ne s’entendrait pas. Abraham, un de mes précieux ancêtres. Celle qui est vêtue en déesse égyptienne, c’est Hathor ; sa spécialité, c’est l’amour charnel. Elle est un peu mêlée dans ses pensées. D’ailleurs, on blague en lui disant qu’elle fait Thot à Thor et à travers. Voilà ceux qui participent à la réflexion. Sans me vanter, nous sommes l’un des groupes de discussion les plus prolifiques. Voici venir une citation, penchez-vous tous ! lança Jésus.

Tous obtempérèrent sans dire mot.

« Tout message n’existe que dans une fonction temporelle » vogua au-dessus d’eux en bloc tout en laissant tomber des timbres multicolores qui s’effaçaient en touchant le sol…

— Prolifiques ?… Mais que faites-vous ? Et de qui sont composés les autres groupes ? reprit Henri Toutrec comme si de rien n’était.

— Que de questions en une seule fois ! Ne savez-vous pas que la simplicité est le seul phare qui vous permet de naviguer sans danger ? Mais, je vais quand même chercher à vous répondre… Les autres groupes sont composés de dieux différents en provenance d’autres lieux. Certains ont le don d’ubiquité et font partie de plusieurs mythologies. Ils peuvent dormir et sermonner simultanément. En ce qui concerne votre première question, nous ne faisons que discuter de sagesse. C’est un grand jour pour nous. Nous avons appris que le créateur est maintenant… une créatrice et qu’elle a supprimé, anéanti le mal dans l’univers. Vous savez, nous nous permettons même d’inviter et de consulter quelques philosophes qui nous donnent des conférences très captivantes sur des sujets à propos…

— Avez-vous invité Tonton Maxime ?

— Vous connaissez Tonton Maxime, le gardien du néant ?

L’étonnement s’empara un instant de ces sages, puis Bouddha ne put s’empêcher d’émettre un commentaire.

— Tu veux que je te dise, Jésus. Ce petit dieu est sûrement le plus simple d’entre nous et le plus habile. Tu vois, il nous amène à l’étonnement par ses pensées sans prétendre se présenter comme un dieu.

— Mais je ne suis pas un dieu ! Merde !

— Merde !?… La voilà, la preuve que vous n’êtes pas un dieu. Mais alors, que faites-vous ici ?

— Je suis à la poursuite du diable qui a kidnappé ma demi-lune.

Henri n’osa pas inquiéter davantage le groupe au sujet de la disparition de Dieu une seconde fois.

— Pouvez-vous m’aider à retrouver le diable ? demanda Henri tout en se demandant depuis combien de temps il discutait avec ces dieux.

Machinalement, ils se penchèrent à nouveau, car arrivaient une fable et une citation à la queue leu leu.

La pitchounette et la gentille chouette, suivie magistralement par « L’âme ne répond qu’à l’invocation sincère, qu’à l’amour absolu. »

— Retrouver le diable ! Vous n’êtes pas sérieux, nous cherchons depuis toujours à l’éviter. Mais s’il se présentait à nous, soyez assuré que nous lui ferions des remontrances jusqu’à la fin de son éternité…

Henri se sentait plus que perdu parmi ces dieux érudits, sages et différents les uns des autres. Ils transcendaient, en somme, la plus grande innocence. Aussi, tout en essayant de garder ses pensées pour lui, il chercha à ne pas être trop transparent, trop franc. « Cet aveu me prouve bien qu’ils ne l’ont pas vu. Maintenant, je dois m’en aller et poursuivre ma route. Si je repasse par ici, je leur raconterai le fin fond de cette histoire abracadabrante. Je dois retrouver Marilyn. Ça presse ! Je dois creuser jusqu’au troisième ciel. »

Au moment où il creusait, une citation qui le frôlait timidement le fit réfléchir à son épopée… « Peu importe le royaume, il y a toujours une leçon à tirer d’un voyage. »

Très conscient du tort qu’il causerait aux dieux philosophes s’il passait du quatrième au troisième ciel sous leurs yeux, il prétendit se retirer dans un endroit isolé pour méditer durant une quarantaine de jours. C’était un prétexte pour creuser et atteindre l’« étage » plus bas.

Rendu au troisième ciel, il crut qu’il neigeait. Mais de ces doux flocons se dégageait une agréable chaleur. Il avait même l’impression d’être observé par ceux-ci. Transporté par l’étonnement que lui inspiraient ces choses, afin de mieux percevoir la constitution et la nature de ces grains onduleux, il avança la main pour en cueillir un qui s’était posé sur lui. Un seul !

Juste au moment où ses doigts effleuraient l’un d’eux, une voix intervint…

— Si vous touchez à un de ces enfants, vous êtes cuit comme un œuf !

— Quoi ? Comme un œuf ?… Des enfants ? Qui parle ?

— Moi, la voix gardienne des limbes. Que faites-vous ici ? Personne n’a le droit d’effrayer ces embryons d’âmes. Certains sont même prêts pour le septième ciel. Ils sont facilement perturbés. Vite, fuyez avant qu’ils ne soient affectés par votre présence. Si vous ne le faites pas d’ici deux instants célestes, je vous ramène dans le même état que celui dans lequel ils se trouvent. Alors, si vous ne voulez pas tout recommencer à zéro, suivez mon conseil ! Vous pouvez repartir de la même façon. J’ai déjà colmaté le firmament. Il ne faut pas que ces petits quittent le troisième ciel. Allez ! Je boucherai derrière vous.

Frileux, Henri ne se fit pas prier. Pas plus qu’il n’ouvrit la bouche pour s’enquérir du passage du diable. Il avait saisi la fragilité de cet endroit, la sensibilité de ces êtres qui attendaient de se retrouver au beau milieu d’un coït ou, plus malencontreusement, dans une éprouvette. Et qui sait si, en s’éternisant, il n’aurait pas avalé un de ces petits anges.

Avec d’ultimes précautions, il excavait à nouveau le sol. Une fois fait, il se jeta à « corps » perdu dans l’atmosphère du deuxième ciel. Non sans recevoir sur la tête un peu de cette même terre du troisième ciel.

En tombant, Henri avait l’impression de ne pas être sorti du troisième ciel. Identique. Des flocons voltigeaient partout. La même tiédeur les caractérisait. Cette fois, il ne tenta pas de toucher aux choses. Il savait qu’il s’agissait d’êtres vivants.

— Vous n’êtes pas à votre place. Ne sont réincarnés ici que ceux qui y croient. Ne bougez pas ! Attendez ! J’ai une communication télépathique du gardien des limbes, entendit Henri. La voix était différente, plus grave.

Docile, Henri, qui en avait vu de toutes les couleurs depuis sa mort violente, acquiesça patiemment à l’impératif. Tout ce qu’il perçut fut : « Oui… mmm… je vois… mmm… oui, mmm, bon d’accord ! Mmm… Ok !… Bon ! On déjeune ensemble un de ces quatre. Salut ! »

Henri devint coi. Enfin, on s’adressait de nouveau à lui.

— Taisez-vous ! dit-il à la voix.

— Pourquoi me demandez-vous de me taire ? Moi, le gardien de ce ciel.

— Je ne veux pas heurter ces âmes.

— Ne vous en faites pas, les âmes qui doivent être réincarnées sont immunisées contre certains chocs. Elles sont plus résistantes que les âmes nouvelles qui sont dans les limbes. Elles ont l’habitude des heurts. Elles en ont vu d’autres. Quoiqu’elles soient comme tout le monde, elles n’aiment pas beaucoup les traumatismes.

— Heureux de l’entendre.

— Eh bien ! On peut dire que vous avez toute une histoire derrière vous ! Le gardien du troisième ciel vient de me raconter cela. Il a appris des choses de plus haut encore, des informations qui lui ont été communiquées par la Société universelle des dieux et des prophètes, dont les membres les ont eux-mêmes apprises d’un philosophe qui prétend venir du néant. Ou quelque chose comme ça ? N’est-ce pas ridicule, car le néant n’existe pas ! Bref ! Celui-ci venait d’un peu plus haut, d’un peu partout. Il semble même qu’il soit passé de ciel en ciel en mangeant de la ratatouille ou de la zirgouille. Enfin quelque chose comme ça.

— Il va peut-être me rejoindre ? Il sait très bien que Marilyn est sûrement dans un mauvais pas. Et que dire de Fleur ?

Henri prit une bonne respiration puis une autre…

— Tant pis ! Je ne peux attendre Tonton Maxime plus longtemps.

Le Lulum réapparut et disparut à nouveau.

— Je la trouverai seul, ma Marilyn. Salut !

Henri, qui commençait à avoir plus d’habileté à creuser des trous dans les paliers entre les ciels qu’à se coiffer, ne prit que quelques instants pour disparaître puis apparaître à l’étage en dessous.

— Hé ! Attendez !… lâcha la voix du deuxième ciel, qui ne réagissait que très lentement, ahurie par la vitesse à laquelle Henri avait traversé le sol de son monde. Il est trop stressé, ce type. J’avais un message d’un ange nommé Pelures à lui transmettre ! Bof ! Tant pis, de toute manière, j’ai du travail à rattraper, compléta en soliloque la voix gardienne de la réincarnation qui referma le tout en faisant disparaître très rapidement la brèche.

En tombant dans le premier ciel, Henri se fit vraiment très mal, cette fois.

Il tomba sur un « i » puis sur un « 3 ». Il trébucha dans deux chiffres doubles pour ensuite tomber fesses premières sur trois nouvelles lettres. Il ne voyait plus que des lettres et des chiffres, des formes, des points, des signes et des lignes. Ces principes allaient et venaient en une multitude de lignes horizontales, verticales et diagonales dans tous les angles. Dans tous les sens ! X, Y, Z ! X’, Y’, Z’, etc. Ce premier ciel était dédié aux rapports financiers déchirés, aux phrases effacées, aux mots et aux chiffres raturés, biffés, effacés, oubliés, omis, aux erreurs de calcul ou de mathématiques mentales, écrites ou dites, aux propos oraux et à tout ce qui se disait et s’écrivait dans l’univers avant d’être rejeté, ainsi qu’aux sciences et aux arts passés et actuels, mais négligés.

Henri vit le gardien. Ce n’était pas qu’une voix, pas qu’un ange. Le gardien ressemblait à la fois à Proust et à Einstein, car sa moustache était différente de chaque côté. Un côté Marcel et un côté Albert. Le gardien invita poliment Henri à calculer et à lire avec lui tout ce qui se trouvait dans le premier ciel.

— Restez avec moi ! héla le gardien à double fonction. Nous pourrions assembler ces vestiges et créer de nouvelles hypothèses, des textes inédits.

— Ma compréhension instinctive des choses me démontre qu’il n’y a pas de Marilyn ici, formula Henri, qui recreusait le sol en soufflant.

Comme il commençait à avoir l’habitude de tomber, il s’en tira sans meurtrissures. Sauf à l’âme, mais sans plus. Il retomba les deux pieds sur terre, en plein milieu de l’artère principale de Joujou City, qu’on avait renommée depuis sa mort boulevard Adolph Teresa.

Comme il n’était plus qu’une âme, personne ne le remarqua.

Des questions étranges et fascinantes tourbillonnaient en maelströms dans sa caboche d’ex-PDG.

— Comment ? L’univers et la Terre ne sont que le début de mon monde ? Une assise matérielle ? Ou une assise aux multiples possibilités ? Pourquoi l’humanité n’en a-t-elle jamais rien su ? Marilyn ? Mon Dieu ! Fleur ! Mais pourquoi les chercher ici ? Comment Rose les aurait-il amenées ici ? Je vais avoir encore plus de difficulté à les trouver ici que dans les paradis infinis. Tonton va venir me retrouver. Heureusement que Pelures m’a donné le don de la compréhension instinctive des choses. Ouf !

Une seule chose le consolait du malheur et du gouffre dans lequel il était plongé : l’espérance de les retrouver saines et sauves, et surtout de prendre dans l’aura de ses bras sa belle Norma Jean.

Dans Joujou City, tout était fermé. Les commerces, les restaurants, les places d’affaires, tout. Même les portes du magasin de jouets et de l’animalerie étaient closes. La température était pourtant très agréable. Le soleil lui semblait plus brillant qu’avant sa mort, ce jour où le poids considérable de sa statue avait défoncé le plancher sur lequel il l’avait érigée, et qui lui était tombée dessus. Malgré les oiseaux migrateurs retardataires qui ne pouvaient plus l’atteindre de leur fiente, Henri n’avait pas le cœur à rire.

Il s’imaginait Marilyn, qui, envoûtée par Rose des Vents, préparait des petits plats pour un dîner en tête à tête avec Sixcentsoixantesaucisses.

— Comment vais-je pouvoir rejoindre le ciel ? Comment pourrai-je trouver Marilyn ? Je ne peux pas aller plus bas. Mais où est-elle ?

Comme pour surenchérir sur l’absence de Marilyn, qui lui manquait terriblement, la nostalgie de sa ville s’emparait de lui. Henri décida donc de se rendre sur le croissant Queue fringante pour voir ce que ses héritiers avaient fait de sa maison.

Plus il approchait de ce quartier où toutes les rues portent des noms de chiens, plus il y avait de gens qui s’y dirigeaient. Il reconnut ses employés, le propriétaire de la quincaillerie, la propriétaire du salon d’esthétique. Tous.

Dans cette foule de plus en plus nombreuse, à mesure qu’il se rapprochait de chez lui, il entendait des commentaires qui n’étaient pas pour déplaire à son ego. Il entendait fréquemment parmi ces gens :

— C’est chez le détraqué que cette chose est arrivée !
— Je me demande ce que le fondateur de l’usine a à voir avec tout ça…
— N’empêche que c’est peu de temps après sa mort que tous ces phénomènes se sont produits !

Contrairement à tous ces gens, il n’eut pas à patienter pour voir ce qui se passait chez lui. Il fut renversé de constater que sa maison n’existait plus. Il ne comprenait pas comment, en aussi peu de temps, on avait pu planifier et bâtir un édifice. Il se questionna sur le temps qui s’était écoulé depuis sa mort. Une journée.

Le bâtiment, en forme de soucoupe volante, n’avait comme éléments décoratifs que deux grandes portes semblables à celles du paradis. Rien d’autre ! Par l’une entraient des gens aux airs inquiets ; par la deuxième, d’autres sortaient tout souriants.

Se tenaient, bien droits de chaque côté de l’entrée et de la sortie, quatre bossus grands comme des anges de forte taille. Ils étaient habillés de longs imperméables blancs, qui leur descendaient jusqu’aux talons. Henri aurait vraiment eu peur d’eux s’il avait été vivant. Il s’avança donc vers l’intérieur pour vérifier ce que les habitants de Joujou City y cherchaient.

— Hé vous ! dit à Henri le bossu le plus proche.
— Quoi ?… Vous me voyez ?
— Certainement que je vous vois. Pour qui me prenez-vous, pour un ange aveugle ?
— Je ne vous prenais pour rien de tel. Mais dites-moi, si je vous disais que je suis un revenant, et que je suis même le spectre du héros de cette ville, qui habitait ici, il n’y a pas si longtemps… cela ne vous effrayerait-il pas ?
— Moi, peur des spectres ? Vous vous mettez le doigt dans l’œil ! Et le troisième en plus, envoya sèchement à Henri le bossu qui voulait uriner.

Le bossu se retourna vers Henri et lui mit doucement la main sur l’épaule, avec attention, comme s’il voulait lui faire un aveu. Henri était étonné du calme que gardait le garde.

— Les gens qui sont morts ne me font pas peur. Je les côtoie quotidiennement… Je dois vous faire un aveu ; je ne sais pas d’où vous venez, mais ici ce n’est pas un musée, c’est une gare. Une gare très spéciale. Une gare à ciels.

— Une gare à ciels ?
— N’ai-je pas dit qu’elle était spéciale ? Et comme vous êtes peut-être un fantôme, si j’étais vous et que je voulais hanter les habitants de cette charmante petite ville, je n’entrerais pas. Car une fois monté, vous n’aurez peut-être plus le goût de revenir.
— Mais où va-t-on en pénétrant dans cet endroit ?
— Mais dans l’au-delà, monsieur ! Dans l’au-delà !

Henri respirait la joie, l’émerveillement, l’exubérance, au grand étonnement du bossu. Il avait peut-être découvert le moyen de retourner au septième ciel et retrouver Marilyn s’avérerait ainsi plus facile. Peut-être. Son Lulum revenait vers lui de moins en moins rapidement. Il s’était donc éloigné de Marilyn. Mais, là, il était si transporté qu’il sauta au cou du bossu.

— Hé ! Attention à mes ailes, monsieur !
— Vos ailes ! Vous êtes donc vraiment un ange ?

— Pas si fort ! Il ne faut pas que les gens aient peur. Oui, j’en suis un, et alors ?
— Connaissez-vous Pelures de Patates et sa copine Guili-guili ?
— Quoi ? Vous les connaissez personnellement ?
— Bien sûr ! Puisque je viens du paradis. Je peux même vous dire qu’il n’y a pas si longtemps vous aviez sûrement les ailes enduites de mélasse.
— En effet ! Cependant, que faites-vous ici ?
— Je n’ai pas le temps de vous l’expliquer. Je dois trouver Fleur-Dieu et Marilyn Monroe, ma Norma Jean, maintenant. Je ne peux vous en dire plus. Cette idée que Dieu a eue d’autoriser les vivants à visiter les autres mondes, sans mourir, eh bien, cette idée va peut-être me permettre de retrouver ma demi-lune.
— Si, en plus de connaître Pelures de Patates, vous êtes dans les bonnes grâces de Dieu, je vous en prie, pénétrez à l’intérieur, conclut l’ange camouflé en bossu en indiquant à Henri, à l’intérieur, une sorte d’affichette semblable à une carte sur laquelle étaient indiqués des ciels que les vivants pouvaient visiter. Il y avait le premier, puis du quatrième au septième. Et même l’enfer.

— Ce sera sûrement plus facile de cette manière que de creuser des trous entre les ciels. Voyons ce que dit cette carte… Enfer : étage « H » ; sixième ciel : étage « C » ; cinquième ciel : étage « D » ; septième ciel : étage « B » ; domaine divin : étage « A ». Autres étages… inaccessibles.
— Ah ! Voilà, c’est comme un ascenseur, murmura-t-il, un peu rêveur, en lisant la feuille de route destinée aux vivants. Puis, vivement, il choisit l’étage « A ». En un instant, il fut rendu. La porte s’ouvrit. En face de lui, une petite pancarte. Sur celle-ci était écrit, en lettres moulées : « On vous attend. »

En lisant cet avis, Henri eut l’impression de faiblir, car il croyait que Rose des Vents s’était encore emparé de l’au-delà et que le général avait recommencé ses attaques sur le paradis. Il s’imaginait que ce message lui était personnellement destiné. Mais, sans raisonner plus longuement, il se dit également que Dieu pourrait avoir retrouvé toute sa puissance et qu’un Dieu-femme averti en vaut deux. Fort probablement, une telle chose ne pouvait se reproduire. Il se rassura. Il pencha légèrement la tête et avança.

Un épais brouillard qui enveloppait le domaine de Dieu se dissipa aussitôt. Fort heureusement, parce qu’il avait connu la mort, il savait que ce tape-à-l’œil faisait partie du décorum. La porte de l’ascenseur se referma d’un coup derrière Henri sans que personne ne l’eût touchée.

Il eut la surprise de son après-vie. Tout le monde était là, à l’attendre. Tonton Maxime avait même invité certains « phis » du quatrième ciel. Ceux-là mêmes qui discutaient encore, mais à voix basse entre eux.

Mais ce qui lui importait, c’était elle, Marilyn dans toute sa splendeur. Elle était là, plus belle que jamais, se tenant juste à côté de Fleur, qui, pour l’occasion, était accompagnée d’une ravissante Asiatique.

Henri courut vers Marilyn et la serra avec ardeur dans ses bras, puis il glissa lentement ses mains le long des bras de Marilyn et, sans briser le contact, il fit un pas vers l’arrière et la regarda dans les yeux.

— Mais que s’est-il passé ? J’étais très inquiet, perdu, angoissé ! Rose des Vents a eu une prise de conscience soudaine et vous a libérées ? Ou est-ce Dieu qui l’a rattrapé ?
— Rien de cela ! J’avais presque terminé de me préparer pour le vernissage lorsque Fleur est venue me trouver. Lorsqu’elle m’a vue dans cette robe ravissante que je porte, une robe qu’Yves Saint Laurent a dessinée et conçue pour moi avec des feuilles d’eucalyptus, cela l’a inspirée. Elle m’a donc demandé de la suivre pour que je pose pour elle. C’est incroyable, Fleur m’a choisie, moi, Norma Jean, pour que je pose pour elle.
— Ainsi, tout ce temps, tu posais pour Dieu. J’aime mieux ça. J’avais tellement peur que Rose ne soit en train de te torturer ou je ne sais quoi !
— Rose ! Ha ! Ha !… Il était soucieux, impatient. Mais pas pour nous voir ensemble. Mmm ! Devine où il se trouvait. Juste là derrière un bosquet ! Puis là derrière un autre. Puis un autre. Je crois qu’il a fait tous les bosquets du paradis. Oui, derrière les bosquets, mais avec sa copine australopithèque !… Ils ont…

— Quoi ? Et moi, qui m’imaginais le pire !
— Tu m’aimes vraiment, n’est-ce pas ?
— Je ne vois pas comment je pourrais te le prouver davantage.

Dieu « Fleur », qui jusque-là n’avait rien dit, laissant aux amoureux le plaisir de se retrouver, comprit que Marilyn ne savait plus comment expliquer certaines choses ni les rendre plus claires à Henri. Aussi, dans toute la majesté de son énergie et l’élégance que pouvait lui accorder son corps de femme, elle demanda à Henri et à Marilyn de les suivre.

— Henri, je vais exceptionnellement vous accorder le privilège de voir l’œuvre que Norma Jean m’a inspirée. Et ce, avant le vernissage qui suivra votre mariage avec Marilyn, votre union étant déjà animée par le Lulum.
— Me marier ? Je suis parfaitement d’accord. C’est trop d’honneur que vous me faites là.

Tous quatre se déplaçaient donc parmi les chefs-d’œuvre de Dieu, jusqu’à se retrouver finalement devant cette fameuse sculpture. Henri ne tarissait pas d’éloges.

— C’est absolument magnifique ! Génial ! Divin ! Vraiment ! Vous avez rendu à votre Marilyn de granit tout le charme et l’élégance qui l’auréolent. Et ce vêtement qu’elle porte, les lignes, les courbes, les creux… c’est phénoménal ! Toutefois, me permettez-vous un petit commentaire ? À vrai dire, il s’agit plutôt d’une question.
— Faites, Henri ! Ne vous gênez pas, répondit Fleur-Dieu, qui ne s’attendait pas à recevoir une seule question.
— Bien, comme je le disais, Marilyn est absolument superbe. C’est du bel art. Mais, ce que je ne comprends pas, c’est ce qui vous a incitée à sculpter et à ajouter autour d’elle douze petits chérubins qui la regardent comme si elle était leur mère. Pourquoi ?
— C’est simple, monsieur Toutrec, vous avez vous-même donné la réponse à votre question.
— Je ne comprends pas vraiment, rétorqua Henri, qui blêmissait comme s’il venait de comprendre quelque chose qui lui avait été caché.

Puis, Marilyn intervint, faisant appel à l’amour qu’Henri lui portait.

— Ces chérubins, chéri, représentent mes enfants. Ceux que j’aurais dû avoir sur Terre et ceux que tu m’as donnés.

D’abord, Fleur ne dit rien, puis elle affirma…

— Croyez-vous vraiment, monsieur Toutrec, que moi, Dieu, j’aie si peu de puissance, mais surtout si peu d’amour pour la vie, au point de ne pas accorder ma lumière à ces êtres qui vivent maintenant au paradis ?

Silence.

Puis, Fleur-Dieu reprit :

— Il s’agit de ces petites âmes disparues à la suite d’une fausse couche ou autrement. Vous connaissez l’histoire de Norma Jean. Oui, ces chérubins représentent ses enfants. Oui, même si Marilyn n’a pu être une mère sur Terre… ici elle en est une. Oui, ses enfants existent bel et bien. Et Norma Jean n’est pas la seule dans cette situation, croyez-moi.

Nouveau silence.

— Ce n’est pas une faveur que je lui ai accordée, car c’est une règle. — Sur Terre, il y a la force et la loi. — Ici, il y a la force et la vie !

— Mais comment est-ce possible ? Je comprends pour ces enfants de la Terre, mais nous, nous avons fait l’amour il y a si peu de temps. Cela relève du miracle. Je n’étais même pas à l’accouchement ! Que vont-ils penser de moi, ces petits ? Que je ne les aime pas ?… Où sont-ils en ce moment ? déballa Henri renversé, mais heureux.

Les yeux de Marilyn se mouillèrent de larmes de joie ; on lisait l’infini dans le secret de ses yeux.

Leur Lulum arc-en-ciel se métamorphosa en petit soleil vivant cerclé de toutes les couleurs.

Elle, Norma Jean, s’avança paisiblement vers Henri, qui ouvrait ses bras. Ils s’embrassèrent comme tous les nouveaux parents qui s’aiment et savent le ressentir. Après ce long et tendre baiser, ils se regardèrent longuement, comme s’ils se parlaient sans dire un mot…

Puis, Henri regarda Fleur-Dieu de façon à lui faire comprendre l’impossibilité, presque l’inutilité, de la remercier pour ses bienfaits, tant sa joie surpassait toutes celles qu’il avait connues jusque-là. Puis, n’en pouvant plus, il rompit ce silence impossible à reproduire, à décrire dans le monde matériel.

— Bon ! Nous avons un mariage à célébrer ! Une union paradisiaque. Dieu, pouvez-vous maintenant me faire la grâce d’aller chercher nos enfants pour qu’ils assistent à la cérémonie ? Et ne vous en faites pas pour vos œuvres vivantes. Durant le vernissage, je m’amuserai avec les petits. Je m’en occuperai tendrement. Je les surveillerai. Je les chérirai autant que Marilyn Norma Jean. S’il vous plaît, dépêchez-vous… dépêchez-vous, car je suis impatient de les rencontrer.

— Ne vous en faites pas, monsieur Toutrec. Ce ne sera pas long. Ils sont juste plus haut, dans le neuvième ciel.

— Quoi ? Un neuvième ciel ?

— Cela vous étonne ? Il y en a un nombre infini qui se multiplie exponentiellement, et ces ciels sont eux-mêmes éternels, infinis et exponentiels. Mais qui croyez-vous donc que je suis ?… Une simple journée de pluie ?

FIN

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