NIELLE
ROMAN
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CHAPITRE IX

En quête d’une guérison rapide, l’homme à l’onirisme altéré réagit par une plainte aiguë. Un son paniquant arraché d’un nœud embusqué dans son plexus solaire. Cette douleur, il la cède à l’ambiance suffocante du salon.

Couché sur le ventre, le divan en guise de compresse ; comme par pronostic, ses glandes lacrymales activées par l’anticipation d’épreuves pénibles obscurcissant sa vie amoureuse, lui font verser quelques larmes. L’amer approche.

Nielle allait tout mettre en œuvre pour se soustraire aux désirs du rêveur. Ne plus être vue. Dans ses rêves, il l’avait portée aux nues. Elle le mettrait à nu. — Il la transcendait. Elle l’écraserait. Simple pour elle, elle l’aveuglerait d’une fausse absence.

Aussi imprévisible que l’attaque surprise sur Pearl Harbor, ironiquement Nielle avait formulé sa déclaration de guerre par ce sous-entendu équivoque en mentionnant l’œuvre offerte par Damien. Cette visite indésirable et dérangeante, de l’anticonformiste qu’il a toujours été, s’avérait être la goutte débordant du vase, la bouchée supplémentaire précédant la nausée. Nielle n’en pouvait plus. Les essais de récupération se concluaient par un échec.

Comme une secte s’officialisant, un clan se formait. Ni buts religieux, humains ou politiques ; l’unique objectif : détruire le moral de la troupe adverse… Cible facile et ridicule : un seul fantassin. Damien, le soldat sans aplomb.

Stratégiquement favorisé. L’avantage d’être en nombre supérieur et de marcher sur la tête du locataire d’en-dessous assurait les chances de victoire du clan de la muse. Leurs armes : bombes verbales, indépendance farouche, préjugés, espionnite, mise en scène et comportements abscons. Innocemment, le plus cruellement meurtrier, systématiquement empêcher toute rencontre du rêveur avec sa source d’énergie, Nielle elle-même.

Pour toute défense, Damien profitait de ces frêles boucliers : semi-naïveté, altruisme à outrance et un placébo, … la consommation de drogues au besoin. Ses ressources : son imagination et l’amour pour la générale ennemie.

Il n’ignorait pas qu’un glaive empoisonné était suspendu au-dessus de son âme. Par héroïsme ? Par passion ? Il irait jusqu’au bout !

— Nielle ! Où es-tu ? … Dieu, pourquoi se cache-t-elle ainsi ? — Après toutes ces heures à l’écouter vivre, comment ose-t-elle me faire croire qu’elle n’est pas là-haut ?

Elle vit, là ! Elle y parle, elle y marche, elle y mange, elle y baise. Elle sort de chez elle, elle en revient et se déplace sans que j’aperçoive même son ombre traîner dans un coin ?

Elle s’est même payé le luxe d’un numéro de téléphone confidentiel. "

Damien avait l’intuition qu’il se tramait quelques intrigues. Pourtant, il ne possédait aucune preuve tangible. Tout ce qui concernait Nielle devenait impalpable jusqu’à la panique. Régulièrement revenait comme des interrogations accouées qui lui trottaient dans la tête tel des chevaux sauvages exténués après une course à l’épouvante.

— J’entends ses pas, elle habite encore au-dessus… Alors pourquoi Mia, me ment-elle ? — Pourquoi cet individu, Marc, qu’elle avait consulté pour sa collaboration n’est pas revenu chercher son courrier, après s’être flatté avec morbidité d’être celui qu’elle avait choisi pour le faire ? — Lou Jobim et son pensionnaire Carlos nient la voir régulièrement. Comment se fait-il que je les entends rendre visite aux deux sœurs presque quotidiennement ? — Par quels moyens Bruce Brouillette a-t-il pu connaître le nom du jeune étudiant qu’héberge le cuistot ? …"

À chaque fois, coupant court à ces questions se défilant… à l’indienne, il tentait de jeter un regard positif à ses problèmes accrus, réfléchissant à une solution rapide de reprendre contact avec Nielle. Distraitement, comme s’il n’avait que son environnement pour l’inspirer, il jeta un coup d’œil tout autour de lui. Durant quelques secondes, son regard resta fixé sur son désuet système de son.

— La musique ! La musique ! " s’écria-t-il.

Sans tarder, il se dirigea vers sa collection de disques, fouillant nerveusement dans le peu de titres qui la composait. Plus nerveusement encore, d’une pochette aux tranches abîmées, il retira un des plus caractéristiques de son amour pour la muse. Plaçant délicatement le microsillon sur la table tournante comme dans un geste d’ablution, il y déposa le bras mécanique encore équilibré auquel s’était soudée par le temps une vieille aiguille, si usée, qu’elle grattait davantage les sillons plutôt que de les sonder. Des haut-parleurs qui crachaient les premiers filets grincheux, montèrent quelques courts accords de guitare en introduction, puis la voix de Cat Stevens enchaînait : "I'm looking for a hard headed woman. One who will take me for myself…"

Gardant égoïstement ses pensées pour lui, afin d’en taire l’astuce, il savourait les premiers mots d’une symphonie de messages d’amour qu’il lui enverrait. Semblable aux détails d’un baroud d’honneur, livré pour l’amour, qui s’envoleraient vers le subconscient de sa voisine, jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus infléchir l’authenticité de ses sentiments.

— Je t’aime femme de tête. Tu ne pourras pas m’empêcher de te communiquer mes émotions et si c’est par l’intermédiaire d’une chanson de Cat Stevens que j’ai réussi à t’adresser la parole, la première fois ; maintenant, c’est à nouveau par lui que je t’aborde. Ses chansons t’émeuvent parce que s’y sont encastrés des signifiés personnels ? Tu verras mon image les en déloger ! Quant aux problèmes, quant aux remords pouvant assiéger ma conscience, ils n’auront aucune force, aucun impact. Mon corps et mon esprit, ma vie, s’épuisent pour abreuver la culture, alors, pourquoi ne puis-je l’asservir pour te conquérir, muse ? "

Dès lors, Damien correspondrait avec Nielle d’une manière synthétique par le biais de ces mots de plastique, de lettres fréquentes et d’initiatives farfelues…

Le lendemain, aux premières lueurs du jour, certain que personne ne le verrait ; sans émettre le moindre soupir, il sortait de chez lui. À proximité de l’escalier, sur l’asphalte, grâce à un rouge en aérosol, il protégea d’un cœur ce qu’il écrivait dans les instants précédents… (Je t’aime "Hard Headed Woman ! ")

Retournant chez lui de la même manière…, il se foutait de la réaction probable des propriétaires, qui de toute façon, le reconnaissaient comme un original, un énergumène un peu trop "flyé". Un freak inoffensif. Il ne s’ennuyait surtout pas des commérages que cet happening voilé provoquerait. Visualiser sa muse à la lecture du graffiti, sa stupéfaction condensée dans l’hébétement, le comblait.

***

Offrant une meilleure assise à l’apparition de ces souvenirs qui se transfigurent, le rêvopathe auditionne la cinquième symphonie de Beethoven_ "Ta, ta, ta, … Ta ! "_ L’orchestre philharmonique de Berlin sous les mains directrices de Karajan commence… ; la mort frappe !

Simultanément, soubresaut de la lumière dans le ciel déjà assombri. Un éclair ! … L’espace d’une rêverie laconique et les cieux prennent racine dans l’alma mater. Le tonnerre, lui, fige son relief subtilement dans les soupirs de la symphonie.

Victime déboussolée par un élan exponentiel de sa mémoire, il se méfie des flash-backs du grand bouleversement. En position fœtale, abrité dans l’un des coins de la pièce exiguë, il a peur. La crainte de revivre physiquement ces imparables rappels flétrit momentanément ses intentions. Ses mains lui servent de refuges improvisés.

Ne plus se souvenir ! … En vain ! Il est trop tard. Les acteurs sont en place dans cette scène visqueuse qu’est son cerveau. Le décor est inchangé, les souvenirs se palpent. La perception diffère mais la forme et le fond demeurent les mêmes, car le passé est impérissable. Des voix irradient de ses songes fondés ; d’abord infiniment faibles, elles s’amènent ensuite à grand renfort d’orages et de violences musicales…

Damien ne travaillait plus. Sans Nielle, l’art perdait son sens. Il dilapidait son temps dans l’humble espoir d’entrevoir sa muse. Au moindre pas, feutré ou non, dans les escaliers, il se dirigeait promptement vers sa première guérite, la fenêtre de sa chambre. De là, il contrôlait virtuellement les entrées et sorties. Lorsqu’il n’y avait plus âme qui vive au-dessus de lui, il se postait inlassablement à ces autres points d’observation, la fenêtre du salon ou celle de son atelier. De là, toujours imperceptible, sa tâche de sentinelle s’élargissait sur un panorama englobant la rue de la Paix Glorieuse, son parc et le boulevard De Maisonneuve.

Dans ses temps creux, il rédigeait des lettres adressées à Nielle ou composait des poèmes inspirés par elle. Comme il prétendait n’avoir aucun talent pour l’écriture, il les remaniait ou les reformulait durant de longues heures. Par caprice, il choisissait et triait sur le volet ceux qui scintillaient, parmi ces résultats. Puis, les glissait dans la boîte aux lettres de Nielle. Circonspect, il attendait le passage du facteur pour s’assurer que ses mots soient ramassés avec le reste du courrier adressé à la locataire du troisième.

Mais il réfléchissait aussi à d’autres avenues pouvant le mener vers Nielle. C’est ainsi qu’il soupçonna qu’une liaison amicale avec Carlos s’avérerait utile. Il surveilla donc les déplacements de l’étudiant, pensionnaire de Lou Jobim.

Le dernier jour de novembre, Damien aperçut Carlos marchant dans un tracé qualifiable de sinueux, puis il se rendit au-devant de lui et lui adressa la parole. Si l’étudiant ne l’avait pas informé qu’il revenait d’un cours de littérature, Damien aurait cru qu’il se fût plutôt agi d’une formation d’œnologue tant son vis-à-vis sentait l’alcool. Le rêveur se sentait mal à l’aise, presque troublé par les vapeurs, mais ce type en face de lui représentait une chance de renouer avec sa muse.

Subtilement intuitif, il accompagna Carlos jusqu’à sa porte. La même entrée que Nielle. Le même vestibule. Suggestion inattendue, inespérée pour Damien, le pensionnaire de Lou l’invitait.

— Hé ! L’artiste. Si on prenait un pot ensemble ? J’ai une bouteille de rouge chez moi !

— Je ne m’impose pas ?

— Mais non ! Mais non ! Allez viens ! "

C’était la première fois qu’il posait les pieds dans le logement connexe à celui de Nielle. Après une brève discussion tournant autour de tout et de rien, Carlos abordait le sujet de ses cours à l’université.

— T’ai-je dit que j’étudie la littérature à l’UQAM ? … Tu veux que je te lise un de mes poèmes ? !

— C’est que je ne suis pas en mesure d’apprécier…

— Un de mes professeurs de lettres m’a dit que c’est pourri. Mais il n’y connaît rien ! … Écoute plutôt… "Le monde est de la merde ! Tout est de la merde ! … Ça me fait chier ! " Pi ! Comment t’aimes ça ?

— euh ! …"

Muet d’étonnement, Damien n’osait pas donner sa véritable opinion se disant d’une part qu’il trouvait la veine adipeuse, et d’autre part, que si le monde eût requis les besoins d’un nombril, Carlos serait apte à combler le vide. Mais il évalua que, s’il l’informait de sa nausée à la lecture d’une telle horreur, ses chances de réconciliation avec Nielle diminueraient considérablement. Aussi pensa-t-il user davantage de diplomatie…

— Hum ! … Je pense que ton professeur est allé un peu fort dans ses critiques. Hum ! … Est-ce un premier jet ? …"

Surpris par cette dernière question, le poète scatophile tenta de se défiler.

— Tu m’excuseras si je te fous à la porte mais je dois retourner à mes cours de merde. SHIT ! "

Éclair d’esprit. Le troisième étage s’offrait à cœur ouvert. Percevant une occasion qui risquait de prendre belle lurette avant de se reproduire, Damien présenta une demande soutenue au pensionnaire.

— Dis-moi Carlos, … il n’y a personne actuellement chez Nielle et Mia, n’est-ce pas ? … Vos appartements communiquent et il n’y a ni serrure ni cadenas, n’est-ce pas ? … De plus, je constate que les portes de chacun des deux logements sont toutes grandes ouvertes… et…

— Allez ! Aboutis !

— Euh ! … J’ai un aveu à te faire… J’aime Nielle et visiter le lieu dans lequel elle vit me plairait beaucoup. Déjà, j’y suis allé, mais il y a un bout de temps… ! Je t’en prie, rien que quelques minutes ! "

Attendrissement subit causé par son foie qui le pressait à cuver son vin ? Carlos acquiesça à l’émouvante imploration du rêveur qui n’avait consommé qu’un seul verre.

— OK ! … Mais parles-en à personne. C’est pas chez moi… ! Si Lou apprend ça, je vais être obligé de déménager. Tu sais qu’il m’héberge gratuitement. — Bon ! Vas-y, visite ! "

Il était évident à l’attitude de Carlos que le cuisinier le tenait sous son joug et qu’il craignait de commettre le moindre écart de conduite. Carlos, l’alcoolique poète scatophile, n’était pas un mauvais bougre mais, obligé d’articuler comme une marionnette sous les mains de Lou, il semblait perdre beaucoup de cette latitude, de cette folle liberté qu’exige la vie estudiantine.

Délectation ! … Vint le précieux moment. Damien s’efforçait de garder toute sa lucidité au détriment de sa joie, photographiant et notant tout mentalement.

(-"Un simple balayage du regard à l’entrée du repère de Nielle me permet d’en vérifier les divisions et d’établir une partie des contenus comme s’il s’agissait de la liste d’un trésor.

Vers la gauche, meublant confortablement le salon, une causeuse aux tons naturels, longe le mur. (Là ! Durant de longues heures, nous discuterions de notre avenir, de son passé et du mien ; tout en caressant, tout en embrassant les témoins physiques de nos évolutions spirituelles respectives : nos deux corps se découvrant, insatiablement fous l’un de l’autre. ) Plus près de la porte est montée une bibliothèque rustique de planches vernies et de briques empilées ; les titres des livres indiquent une grande variété de sujets. (Là, en consultant, en lisant ces bouquins, nous ferions tous les deux, l’étonnante découverte que la première merveille du monde réside dans le rêve humain initial. ) Enfin quelques plantes bien en santé, accrochées ou déposées judicieusement, dominent un système de son, simple mais plus récent que le mien. (Là, avec finesse, je lui démontrerais que moi aussi je privilégie, dans mes connaissances en musique classique, quelques compositions : "Que dirais-tu Nielle si nous auditionnions le "Messie" de Haendel ? … À moins que tu ne préférerais les "Odes à Ste-Cécile" de Purcell, ou son "King Arthur" ? … ou "Toccata et Fugue en ré mineur" BWV 565 de Bach. "

Une certaine originalité dans la décoration flirte avec l’œil et l’imagination. Dans le mur séparant le salon de la chambre, une grande ouverture avait été pratiquée n’en conservant presque, qu’un seul muret horizontal ; comme une fenêtre intérieure abusant d’invitations qui s’intégreraient, le cas échéant, aux prémices de troublantes alcôves. L’aire de repos ou d’ébullition charnelle de ma muse (…selon le doux cas…) est humblement garnie d’une commode où traînent une trousse de manucure et une brosse à cheveux. Quant à son lit, les lignes en sont simples sans être modernes. Celui-ci est recouvert de draps de satin blancs. (Là, nous… ! ). Si le salon de Nielle double le mien juste au-dessous, sa chambre trône sur mon atelier…)

— Vite ! J’ai pas rien que ça à faire, te laisser visiter. " raillait Carlos, interrompant temporairement les fantasmes érotiques de Damien.

(En pivotant vers la droite…, la cuisine. Un ensemble en bois teint, formé d’une table ronde et de quatre chaises, luit d’un fini qui rappelle celui du noyer. (Je me souviens d’y avoir été assis ce fameux soir d’un certain cinq juillet. J’étais complètement givré ; mais si Nielle m’avait dit : "Oui ! " ? ) Les appareils électroménagers sont aussi les mêmes, cuisinière et réfrigérateur d’un brun très foncé. Une petite étagère blanche complète les rares armoires de la cuisine ; sur la tablette du haut, quelques petites plantes, sur celles du bas quelques accessoires de cuisine sans la moindre tache. Près de la sortie arrière, comme s’étouffant l’un et l’autre pour une bataille de territoire, un petit comptoir et un évier, aussi minuscule que le mien. )

Esquissant un sourire niais pour rasséréner son hôte qui craignait le retour subit de l’une des deux sœurs ; Damien, dans un ton si détaché que cela lui conférait un air de pince-sans-rire, avouait à son nouveau voisin :

— Tu vois ce petit évier, Carlos ? … Tu ne pourrais jamais deviner, mais j’ai souvent l’impression que Nielle et moi lavons notre vaisselle en même temps. Même si nous habitons chacun dans nos propres logements, je m’imagine vivre avec elle. J’ai même déjà cassé une assiette en l’échappant sur le plancher, croyant que Nielle était en colère après moi parce qu’elle ne me disait rien. "

S’apercevant de l’impatience s’emparant de l’étudiant, Damien restreignait son élucubration puis posait les pieds sur le seuil de la dernière pièce.

Une autre bibliothèque, construite de la même façon que celle du salon. Sauf qu’elle en habille tout le mur. Les sujets de ces livres sont moins diversifiés ; ils traitent surtout de l’histoire. Au centre, comme pour rendre moins aseptique le cadre s’y offrant, un tapis tressé de forme oblongue en réchauffe l’aspect. Dans ce royaume de réflexions de ma belle érudite, surplombant ma chambre, se trouve juste sous la fenêtre, un bureau de travail. (S’y installe-t-elle pour écrire son journal qui relaterait mes efforts de conquête… ? )

Revenant sur ses pas, le visiteur s’aperçut, par la porte entrouverte de la toilette, que rien de particulier n’était à signaler. Sauf la petitesse, l’impeccable propreté et de ces choses féminines qui manquaient à son environnement de célibat provoqué.

Tournant la tête de droite à gauche, puis dans le mouvement inverse comme pour un dernier travelling, dans une mémorisation finale, il ressentit des ondes à valeur négative l’agresser. Il s’agissait d’une simple plante verte. Momentanément, un sentiment de tristesse enveloppa l’exultation de Damien. Il s’interrogeait sur ce qu’il advenait de Nielle, ses réactions ; quand tout bonnement un jeune chlorophytum, une pousse d’araignée, l’exécrait lui, l’admirateur inconditionnel.

Par contre ce choc, de source végétale, attirait son attention sur trois photos qu’il n’avait pas remarquées. Trois clichés au léger flou, fixés sur le mur par du ruban transparent, où Nielle y est photographiée avec Marc, son je-ne-sais-quoi, ainsi que le fils de celui-ci. Damien admirait la belle, prise sur le vif dans cette atmosphère de sérénité et de bonheur ordinaire d’un repas de famille…

Flairant la persistance des rêves tournés en satellite autour de la tête du rêveur, l’étudiant intervenait.

— Sur laquelle de ces photos est-elle la plus belle ? … D’après toi ? … Moi, je ne sais pas ! — D’ailleurs, elle n’est pas mon style. Moi, je trouve Mia plus attirante ! Je me suis essayé, mais ces deux filles-là sont rien que des christ de snobs ! … Allez ! Laquelle de ces photos… ? "

Voulant surprendre Carlos pour déceler la motivation de ce brusque intérêt, de cette intention trop humanitaire, il fixa un choix qu’il croyait astucieux.

— C’est idiot ! … Mais je trouve Nielle absolument ravissante dans cette prise de vue, tu vois là, … elle baille !

— Prends-la ! Emporte-la, je ne dirai rien et elle ne s’en apercevra même pas.

— Non ! Nielle n’aimerait pas ça. " insistait-il tout en transmettant par voie psychique à la plante, l’antipathique chlorophytum, son émerveillement d’être venu, d’avoir visité l’appartement de Nielle. Ajoutant, pour rassurer celle-ci qu’un vol même déguisé en charmant larcin n’intensifierait cette joie impossible à occulter.

— Bon, d’accord ! Faut y aller Damien. La visite est terminée. "

Une dernière respiration dans ce lieu béni où tout le rendait heureux. Il s’abreuva de la moindre humidité ; il dévora des yeux, en une dernière glissade, les plus infimes détails ; dégusta les odeurs les plus minimes, même les plus fines. Il s’imaginait.

Dans un moment d’inattention du poète alcoolique, il baissa les paupières pour déjà commencer à concevoir Nielle dans ses propres espaces et d’y rêver mieux. D’une manière plus précise, avec des images circonscrites qui se déploieraient dans la justesse indiquée par les pas de sa muse.

Dans cette emphase, il se crut être un personnage paranormal, un médium en transe, car il lui semblait naturel de percevoir et de canaliser les pensées que Nielle avait parsemées ; des feelings empoussiérés ou juste assez oubliés et des ondes en perte de vitesse. Il auscultait cet espace magique à la recherche de l’indice d’une parole agréable en son endroit de doux échos ; qu’il n’entendit pas. Toutes les rêveries perdues de Nielle, il les emmagasina dans sa mémoire et les mettrait à la tâche dès son retour chez lui.

Le décrochant de son nuage onirique, Carlos réveillait vivement le visiteur amoureux.

— Hé ! Qu’est-ce que tu fais ? Je t’ai dit que j’étais pressé ! Mais, qu’est-ce que tu mijotes encore ? …"

Comme si le surnaturel était monnaie courante dans sa vie. Une lubie. Damien répondit dans un langage ésotérique qu’il jugeait accessible à Carlos…

— Ce qui est en haut sera ce qui était en bas, et vice-versa. Les oiseaux qui se perchaient en bas, volent maintenant en haut ! … En fait, Carlos, … j’opère une sublimation alchimique très banale. Mentalement, j’informe Nielle de mon amour et ce soir, à son retour, elle entendra une kyrielle de : "Je t’aime Nielle ! Je t’aime ! …"

— Tabarnak ! Tu lui fais un lavage de cerveau ! ? … Tu sèmes de la propagande subliminale ! ? "

Effrayé, l’étudiant croyait dur comme fer aux pouvoirs psychiques dont l’artiste pouvait bénéficier. Mais craignant surtout que Damien ne lui jette un sort semblable, passant le premier, il descendit promptement l’escalier intérieur.

Damien le suivit nonchalamment. Béat, il examinait soigneusement de superbes affiches reproduisant des châteaux de la Loire et des scènes de courtisanerie du Moyen Âge, épinglées sur la vieille tapisserie du couloir. Projetant sa pensée à cette époque d’obscurantisme, il se jurait comme pour se convaincre ; que même torturé par empalement, son corps de troubadour transpercé et ensanglanté n’aurait retenu le geste d’aimer en subjuguant le subconscient obstiné de la noble dame. Rien d’autre que ce mantra Damienntique…

Claquant la porte derrière Damien et lui, Carlos vérifia à maintes reprises si le loquet était bien enclenché. Si le pêne tenait le coup. Il s’assurait ainsi que son invité ne retournerait jamais plus au troisième. Continuant sa course dans l’escalier extérieur, il se retournait et s’adressait d’une voix faussement mielleuse au rêveur qui avait eu tout juste le temps de sortir.

— Oh, avant de te quitter j’aurais une question à te poser…

— Vas-y, Carlos, pose-la !

— Est-ce bien toi qui as écrit ce graffiti dans la cour, juste là ! ? … L’inscription "Hard headed woman" s’adresse à Nielle, pas vrai ? …"

L’auteur du message ne put prendre soin de répondre à la première question. L’étudiant surenchérissait en découvrant la rougeur de la gêne sur le visage de l’artiste.

— Qu’est-ce que tu veux dire par là ? … Quel est le sous-entendu de "H. H. W." ? …

Pris au piège par cette tournure sagace et astreint de blanchir cette question saupoudrée d’une ironie l’amenant à croire que la largesse de Carlos n’en était que le préambule, flânant dans ses idées quelques secondes, il rétorqua avec une hésitation non moins simulée…

— … Ce que je veux dire ? … La traduction littérale ? … Ou ce qu’il faut en dégager ? … Hard headed woman ? … ! … — Femme à la tête dure. — Oui, c’est ça… ! Je t’aime femme têtue !

— Ha ! Ha ! … Pi, tu dis que tu l’aimes. Ça alors ! Faut pas chercher à comprendre les artistes. Allez, salut ! "

Un bref sourire narquois, puis Carlos poursuivit sa route en riant à gorge déployée.

De retour à sa solitude, Damien tressaillit de peur à la désolante projection d’une réaction plausible de Nielle lors de l’inéluctable compte rendu de l’espion étudiant. Une rage indicible.