CHAPITRE VI
Par déformation professionnelle, le rêvopathe s’imagine des phylactères fourmillant de mots rôdant autour de la photo de Nielle. Bande dessinée dépaysante. Il peut y lire, comme dans un photo-Damien, la description sans onomatopées de sa manière d’agir ; et conçoit, en lisant certains chapitres, que la fourberie peut naître de l’effet…
Ses journées se résumaient à sortir de son lit pour ensuite s’étendre sur son divan aux fins de transcrire ses impressions dans son journal. La simplicité, Damien la décortiquait, la remuait, l’analysait à l’en complexifier. Savamment, il étudiait le moindre son, en changeait le contexte.
— Bizarre ! Je ne saisis pas l’expression du moment. Totalement indéchiffrable. Qu’exprime-t-elle par ses pas, à la cadence rapide ? — Damien ! Tu es un idiot ! — Elles sont deux personnes là-haut.
Il doit s’agir de la nouvelle voisine de Nielle. La sous-locataire de l’appartement de Jonathan.
Jolie et simple. Elle a la gentillesse de converser avec moi, un tant soit peu, sans être horripilée par ma désuétude de hippie à contre-courant. Sympathique, contrairement à l’objet de mes désirs…, elle s’adresse à moi sans démontrer de jugements de valeur. Cherche-t-elle à appâter un nouveau client ? Elle possède un commerce, situé près de la tour de la télévision d’État. Un restaurant. Le nom en est si insolite que je le mémorise difficilement. Je ne sais jamais si je dois dire "Gula Lupus", ou "Lupus Gula". — Sans importance ! — Cette rouquine est une chic fille qui adore les chats. Le sien répond au nom de "Minouchka".
Il y a quelques jours, son félin était paisiblement étendu tout au bas de l’escalier. Ronronnant à l’instinct, la bête se laissait flatter sans bouger. Mes cajoleries débordaient d’autant plus de sincérité que j’étais persuadé qu’elle appartenait à Nielle.
Sans gêne, d’une voix portant jusqu’aux fenêtres du troisième étage, je lançais : "Tu as d’aussi beaux yeux que ceux de ta maîtresse !" Relevant la tête davantage, j’apercevais cette étrangère qui comprenait par mon air stupéfait et embarrassé que les compliments ne lui étaient pas adressés.
Le temps qu’elle descende du toit, d’où elle venait de parfaire son bronzage, je concluais qu’elle était la véritable propriétaire de l’animal. Loin d’être intimidée par ma méprise, elle se présenta avec simplicité.
— Bonjour ! Je m’appelle Rachelle. Tu dois être Damien ? Jonathan m’a parlé de toi. — Elle est belle ma chatte, n’est-ce pas ? Elle aime tant les caresses qu’elle les collectionne. " Puis, elle se retourna vers l’animal. "Qu’est-ce que tu fabriques à l’extérieur ma Minouchka chérie ? Mmm ! … Allez, viens, on entre. Salut Damien.
— À la prochaine Rachelska, euh… Rachelle. "
Nielle me rend complètement dingue ! Elle me fait chavirer. Elle a fait de moi un gaffeur qui trébuche dans ses propres erreurs, comme si je jouais à saute-mouton avec mes conneries. Je m’illustre en maladresse devant, et par elle. Mes bévues quotidiennes et les curieux malentendus dans lesquels je m’exécute tirent leurs sources de mon émotion qui s’épouvante à la plus succincte des pensées dirigées vers ma muse.
À chaque instant, je ramène tout vers elle. À chaque occasion, je me fournis, sans aide extérieure, la preuve de mon obsession extravagante. — Actuellement, trois personnes sont chez elle. Par pur onirisme, pendant une seconde, j’ai envisagé qu’elle était devenue hexapède !
Quelle étourdissante fascination m’amène à suivre l’histoire de Nielle ? ! … Je suis le seul narrateur et l’unique auditeur d’un conte de fées dont elle seule est l’héroïne. Elle est, dans mon cosmos imaginé, comme un monument vivant ; le plus exotique et le plus fantastique qui puisse exister. Elle est une fontaine de jouvence immortalisant un seul rêve. Le mien. Celui de mon amour pour elle. Sa présence dans ma vie se compare à l’accomplissement d’un miracle effaçant toutes traces d’une maladie incurable. Étrange, aussi ! … Comme une affection délicieuse qui m’aide à survivre et même à "surmourir".
Oui ! "Surmourir" par l’inspiratrice ! Chaque instant poétique, même le plus bref, est comme une vie. Quand surgit l’idée suivante, c’est la mort de la précédente. De chaque éclat de lumière que ma muse suscite en surgit un autre. Chaque "flamme-mère" soufflant déjà ses adieux à chaque particule engendrée dès l’avènement. C’est l’idée même de la mort qui permet la conscience de la vie. — Nielle, je surmeurs par toi !
Paradoxe de mon existence ! Tu es la source de mes illusions et leurs exterminations ; le contrôle de leurs débits et leurs affolantes et imprévisibles émergences.
Sapristi ! Où suis-je ? Voilà que je voyage à nouveau dans l’éther. Heureusement que ces pas dans l’escalier intérieur m’ont ramené à la réalité. — Merde ! Nielle part avec eux ! — Vite ! "
La distance est courte. La porte était déjà ouverte ; l’été, il ne la fermait presque jamais. Cela lui donnait l’impression de mieux respirer. Le temps de prononcer le verbe "rêver", il en atteignait le seuil. Nielle, Rachelle et un homme aux cheveux frisés, presque bouclés, entreprenaient déjà la descente de l’escalier extérieur.
— Salut Nielle ! … Vous sortez prendre l’air ? " Cette façon cavalière de les accoster tranchait sur l’élégance de la tenue vestimentaire des trois personnes.
— Oui…, nous nous rendons… à une dégustation au restaurant de Rachelle. — Un spécial Moyen-Orient. — D’ailleurs, l’occasion est idéale pour te présenter Lou Jobim. Il est cuisinier au "Gula Lupus" et…
— Moi qui croyais que le nom du resto était le Lupus Gula ! " Cette blague restait sans conséquence ; aucun sourire, même en coin, ne venait l’encourager.
Percevant le malaise de Damien, Nielle complétait finalement sa phrase interrompue par l’impolitesse de son admirateur.
— Lou emménage la semaine prochaine en lieu et place de Rachelle.
— Tu pars déjà ! Tu n’aimes pas le quartier ?
— Là n’est pas la question, Damien. J’ai investi mes économies dans l’achat d’une maison à la campagne. Je préfère le grand air, c’est tout. Mais n’aie crainte, Lou est gentil. Il sera, sans aucun doute, de bon voisinage.
— Tu verras Damien, nous nous entendrons très bien. — Mais excuse-nous, nous devons partir. — Je suis cuisinier en chef et je dois superviser la présentation des plats. J’en ai même un qui me reste à apprêter… Salut ! " concluait poliment le nouveau venu.
Les regardant s’en aller tous trois, heureux et excités, il s’interrogeait si le cuisinier, son futur voisin, ne se préparait pas à mijoter sa personne.
***
Le rêvopathe transpire. Plus les événements sont moches mais vitaux, plus son front plisse sous le trouble, projetant comme de minuscules cascades de sueurs. Le travail forcé s’accompagne de maux de tête. Le pire reste à venir.
Il est midi. L’angélus résonne comme un glas sur ses tympans. À mi-chemin de sa guérison ou de sa perte ? À l’extérieur, tout est tranquille ; la cie d’assistés sociaux et autres pauvres s’obligent à bouffer du saucisson de Bologne, périmé. Le reste de la société se rassasie de leurs malheurs.
Un peu plus nerveux, davantage craintif et même choqué, il flaire l’injustice trônant sur ses esclaves souvenirs. Il n’a plus à lire le journal. Le toucher, l’effleurer lui remémore le récit de son épopée sentimentale. Un courant est établi entre les deux. Ces pages, témoins incontestables de ses heures marquantes, poursuivent doucement d’abord, leurs propres histoires.
— Je t’apporte mon assistance. Tu n’auras qu’à souffrir et oublier ta muse. Incrédule ? … N’as-tu pas confiance en moi, ton journal, ton indéfectible confident ? Pourquoi être si indépendant, si farouche au point d’en bousculer mon aide ? Cette attitude t’a toujours été nuisible, le savais-tu ?
— Non, au contraire ! Tout à fait salutaire.
— Tu crois ? Tu en es vraiment certain ? … Tu te le rappelles bien ce cuistot, n’est-ce pas ?
— Et comment ! Il cuisinait même les gens qu’il côtoyait.
— Ces occasions de parler directement à Nielle. Ces ouvertures qu’il te présentait sur un plateau d’argent, les as-tu déjà proscrites de ta mémoire ?
— Mentionnes-en seulement une seule !
— Nielle voulait vendre sa vieille bagnole. Il t’a informé de l’intention qu’elle avait de se débarrasser de son tas de ferraille. Il te suggérait simplement d’acheter l’auto, toi qui n’en avais pas.
— Uniquement pour se mettre en valeur !
— Était-ce aussi pour se valoriser qu’il t’informait que Nielle était sans travail, qu’elle recevait des prestations d’assurance-chômage ? — S’étant aperçu que tu créais toi-même cette différence de classe que tu abhorrais, ne te signalait-il pas un point commun entre elle et toi, … des difficultés financières similaires ?
— Peut-être, mais comment s’affliger du malheur d’une autre personne lorsque le message bave sous un sourire mesquin !
— Tout de même, ne t’offrait-il pas l’opportunité de te rapprocher de cette femme qui continue de hanter ton existence depuis plus d’une décennie ? — À chacune de ces chances qu’il te présentait, tu te défilais. Tu changeais de propos espérant que ta belle ait la bienséance de venir s’offrir à toi sans invitation. — Il faut dire que ta marginalité te fait vivre contre nature. N’est-ce pas ?
— J’ai toujours trouvé fade l’idée que la poursuite ne soit qu’un jeu d’homme, que la femme n’esquisse par son regard qu’une simple suggestion.
— Est-ce au point de te demander quel fut le mécanisme qui t’a permis de décrocher Mylène, celle que tu appelles encore l’ange ? — Tu n’es qu’un consommateur d’amour prêt-à-porter, prêt-à-servir. Si cette chose existait, tu te procurerais tes émotions dans des comptoirs d’aliments surgelés ! "
Une larme coule lentement sur la joue du rêvopathe pour ensuite s’écraser sur le journal. Comme si le tourmenté n’avait trouvé d’autre manière de taire son confident. Ces révélations, qu’il s’efforçait jusqu’à présent de se cacher, s’avèrent plus insupportables que le récit de son odyssée vers une libération de son mal. Le rêveur constate que, malgré d’autres évidences à venir…, il était plus fautif qu’il ne l’avait envisagé.
Du bout de ses doigts tremblants, il retouche le parchemin. Cette feuille de route le force à poursuivre son analyse, toute tracée. Son document, tout comme un ami de longue date, recommence à le réprimander de plus belle.
— Suite à une demande formulée d’une manière ramassée et froide, t’interroges-tu encore sur le refus de Nielle de collaborer au texte de ta bande dessinée ? … Tu lui as laissé sentir que tu te méfiais d’elle ! Avais-tu si peur qu’elle ne te vole la vedette ; elle belle et intelligente, toi laid et con ! — Pourtant, aujourd’hui, l’évidence prouve que ton œuvre est mièvre, qu’elle signale ta complaisance et qu’un narcissisme sous-entendu en est le véritable fil conducteur. Qu’as-tu comme résultat ? … Tu restes un inconnu, un artiste mal culotté.
Tu étais si paranoïaque qu’à chaque fois que tu avais à sortir de chez toi, tu trimballais tes originaux dans cette vieille valise que tu gardes encore. Crois-tu vraiment que Nielle était si sotte qu’elle ne remarquait pas l’incongruité de cette manie ? La crainte de te faire subtiliser l’originalité de ta création ou de subir un plagiat t’a mené à provoquer l’effondrement d’une seconde chance ! "
L’unique photographie de Nielle s’associe aux blâmes du journal.
Son imagination souple est une arme à deux tranchants. Sans discernement, il n’hésite pas à s’en servir. Elle l’aidera par projection à redécouvrir une parcelle des "dormances" de sa mémoire. Le rêvopathe se fait du cinéma…
Déception ! Il ne s’agit pas d’une fiction, mais d’un documentaire. Une courte séquence, comme toutes celles de sa vie. Il le réapprendra. Le narrateur demeure le même. Froid, empoussiéré et quasi humain, son journal relate. Pousse la description jusqu’aux détails techniques…
— Plan d’ensemble : le salon ; rien n’aura changé. Le même divan. La même lampe le surplombait. — En soirée, il n’était ni trop tôt, ni trop tard.
À nouveau, ou encore étendu, oisif tu te prélassais. T’efforçant d’ignorer l’absence ou la présence de Nielle à son appartement, tu écoutais distraitement de la musique.
On sonne à ta porte, comme si quelqu’un voulait une rencontre officielle. Lentement, tu te lèves et vas répondre sans conviction, car tu ne désirais voir personne ; tu t’acclimatais à la solitude. Pas plus prudent qu’il ne le fallait, tu déclenches le loquet. Tirant d’un coup sec cette corde te permettant d’ouvrir paresseusement, sans avoir à descendre l’escalier. Tu constates avec plaisir que tu venais d’ouvrir à une belle inconnue.
Plongée : une lumière ambrée décuple l’importance de la surface jaunie des murs déjà ocres de l’escalier. Hésitante, l’étrangère empêchait toutefois la porte de se refermer derrière elle. Tes yeux révélateurs semblaient l’indisposer.
— Bonsoir, monsieur ! Je sais qu’il est un peu tard…, mais… je suis Mia, la sœur de Nielle, votre voisine. Celle qui habite au troisième. Nous avions rendez-vous. Or, il se trouve qu’elle ne me répond pas ! — Puis-je téléphoner ? …"
Tu ne pouvais refuser. Par politesse ? Par humanisme ? Surtout pas ! Le désir, la joie de l’observer, rien d’autre. N’était-elle pas ravissante ? Ne la considérais-tu pas comme une ambassadrice ?
Plan américain. Contre-plongée : la caméra dirigée vers le rêveur, la figure est disgraciée par des ombres imprécises et mouvantes. L’ampoule suspendue au plafonnier, par un long fil électrique, ballottait encore.
— Certainement, je n’y vois aucun inconvénient. Tu peux monter ! …"
Plan d’ensemble du salon. Éclairage : idem. Son ? … Nul. L’appareil téléphonique, mat d’une fine pellicule de poussière, comme déséquilibré par les dénivellations de la table sur laquelle il se trouve, complique la tâche de Mia qui signalait pour une troisième fois.
— Elle n’est sûrement pas chez elle. Je vous remercie quand même.
— Tu peux me tutoyer. "
Tu n’allais pas rater une telle occasion. Essayant de l’enjôler de ton mieux, avec habileté, tu apprenais qu’elle étudiait le cinéma. En plus, elle t’informait que certaines modalités concernant son futur hébergement chez sa sœur étaient la configuration de cette visite ratée, pourtant planifiée.
Histoire d’enjoliver le temps… ; tu l’invites à traverser dans cette autre pièce qu’était ton studio. Avec la volubilité d’un guide touristique, tu lui cites les anecdotes rattachées à chacun des éléments du décor. Le plafond, drapé de nombreux tissus multicolores provenant d’une fête, n’était qu’une façon originale de les ranger. Au mur, des affiches de cinéma, toutes des publicités pour des films de Marilyn. Là, perdue dans un coin, une table lumineuse, seul vestige de ta période professionnelle en film d’animation.
Sur ta table à dessin, comme en clin d’œil, deux planches en cours. Ta fameuse bande dessinée, ton ambitieux projet.
Histoire de retenir le temps…, tu tentais de la séduire en présentant ces images à la manière d’un collectionneur d’estampes japonaises. Papillonnant sur les détails, tu l’affriandais dans l’intention ordinaire de l’épater. Car tout ce tape-à-l’œil n’avait comme objectif que celui de convaincre Mia de la qualité graphique de l’œuvre. Cela, afin que flanchant d’admiration sous cette manœuvre de séduction, elle glisse à sa sœur l’idée de collaborer au texte.
Gros plan sur Mia. Ton espoir se lisait dans les yeux de la nouvelle venue. Retournant avec précaution la dernière planche complétée, elle commentait posément.
— Un travail magnifique. Tant de détails… Je vais suggérer à Nielle de collaborer au texte. C’est bien ce que tu veux, n’est-ce pas ? … — Sur ce…, je te laisse. Merci de ton hospitalité. "
Plan semi-ensemble : Damien face à l’objectif. Mia en contre-jour. Ton oreille exercée perçoit un craquement au-dessus. Cet indice devient l’élément de persuasion idéal pour prolonger de quelques instants l’apprentissage de ton étrange personnalité dont Mia paie les frais.
— Ta sœur est chez elle !
— Comment tu sais ?
— Mon petit doigt picote ! — Ma porte arrière mène directement à la sienne, si tu faisais une nouvelle tentative.
— Pourquoi pas ! "
Caméra mobile : scène extérieure. Debout, comme en équilibre sur le seuil de la porte, les bras croisés pour te protéger du froid, tu observes Mia.
Elle sonnait une fois, deux fois. Aucune réponse. Elle frappait un coup, deux coups, trois. Rien. Le "3297 A" ne répond pas.
Faisant table rase de toute retenue, tu lui présentais un balai, puis l’invitais à revenir à l’intérieur. Toi, tu t’emparais du manche escamotable d’une vieille vadrouille.
Sans mot dire, tu esquissais un sourire à Mia tout en pointant le plafond. Perspicacité féminine, elle comprit tout de suite. Amusée par l’idée, elle te suivait là où les rats porteraient le plus de résonances. Puis, les coups pleuvaient autant que les rires. Ce fut sans doute le seul moment où, dans une certaine forme de camaraderie, vous eûtes sympathisé tous les deux.
Ces coups, un peu comme au théâtre, désignaient en réalité un long et dernier acte. Tels des comédiens de l’improvisation jouant aveuglément vers une finale insoupçonnée, l’intensité de l’expression de l’un suggérait le jeu de l’autre. Tambour battant, la réplique finale se dessinait.
— Sésame ouvre-toi ! "
La porte du troisième s’entrebâillait. Nielle, qui se terrait chez elle, succombait à l’insistance des percussionnistes.
Changement de plan et d’atmosphère. (Au choix de l’intuition.) Le décor : l’escalier intérieur menant au troisième étage. Tu avais accompagné ta complice afin d’expliquer à Nielle que tu étais à l’origine du tapage. L’intention était belle, mais fut vaine.
Ta belle était en rogne contre sa sœur cadette. Poliment, Mia te suggérait de repartir. Redoutait-elle les réactions de Nielle ? Les reproches qui vous attendaient ? Dans le fond, tu t’en foutais éperdument. Cette brusquerie dans laquelle vous vous étiez commis te permettait d’humaniser la femme idéale que tu voyais en Nielle par cette facette colorée qu’est la colère. "
***
Le soleil n’est plus au zénith. La recherche n’a pas atteint son apogée. Le rêvopathe en a marre. Le goût de dégueuler sur son passé l’empêche de respirer. Il envie les gens simples, jalouse leurs espoirs normaux.
Ce constat le rendant agressif, enrichit l’ire que son journal stimulait par une morale dispersée entre les lignes. Impulsif, Damien projette le confident biographe sur un mur de ce logis qui commence à l’étouffer sèchement. Se faire sermonner par ce qui est imparfait lui a monté au nez. Cette soudaine aversion lui permet de comprendre qu’il revit ces éléments du passé avec une énergie présente.
Pour garantir l’aboutissement de son périple émotionnel à la manière d’un contrat d’assurance, saisissant papier, plume et spleen, il rédige un poème qu’il s’évitera de critiquer ou d’analyser. Laissant la suite des mots reposer sur un mouvement continu de la main.
(Voyager sur ce navire échoué ?
Risquer ma peau, mes rêves et péchés ?
Vite ! Le remettre à flot qu’il prenne la mer.
Pour revivre de ces ouragans amers.
Hisser ces peurs, pleurs, malaises et nausées
Tanguer sur la route tant redoutée…
Du vague à l’âme et d’une vie de galère
Pour y noyer l’amour, feu de mon enfer.
Voguer vers ce trésor des temps usés.
D’instinct le trouver, puis le transporter…
Sur des terres vierges et blanches de lumière.
Leur tracer à l’encre mille et une frontières.
Redécouvrir nuits et jours ces contrées,
Ces pays tristes qui se laissent regarder.
Eux, dont le printemps n’est qu’un noir hiver,
Consoleront mon existence d’hier.
Me fondre en ces lieux, images du passé.
Boire l’océan, elle qui m’a oublié,
Grâce à ce navire à l’humeur précaire
Qu’est ma mémoire sombre et plus qu’à l’envers.)
Satisfait de s’être convaincu de ne pas lâcher prise, il ferme les yeux. Comme dans un rêve, il se revoit dans cette période subséquente à la rencontre de Mia, impatient. Tel son journal ou la photo, il se perçoit comme un tiers ; comme s’il se rappelait de quelqu’un d’autre.
— "Je t’entends Nielle ! Oui, tu es là ! Ta sœur également.
Damien hésitait à se présenter chez sa muse, la matinée étant trop jeune pour ce contrat social. L’effronterie du téléphone, ce fureteur d’intimité, lui accorderait un accès tolérable. Une sonnerie… ! Une deuxième !
— Elle qui partage maintenant tes espaces, un peu de ta vie. — Mia a-t-elle pris soin de te donner ses impressions sur ma bande dessinée ? Je désire tant que tu collabores au texte. J’ignore si le charme déployé a eu ses répercussions, et cette curiosité m’irrite. Si je pouvais joindre l’une ou l’autre… — Pourtant, elles sont là ! … J’entends des pas, même leurs voix. "
Le rêveur était ébranlé. L’air circulait mal dans sa trachée. Il se contractait, il tremblait. Ce jour-là, sa parfaite connaissance des silences du matin lui fit distinguer chaque mot d’un bref échange entre les deux sœurs.
— S’il s’agit de Damien, je te prie de lui dire que je suis absente ! D’accord Mia ? …"
Sixième sonnerie ! … Dernier signal ? Il n’osait raccrocher, saisi de l’intuition démontrée par sa muse. Comment savait-elle ? Pourquoi osait-elle ?
— Nielle, tu n’as pas le droit de me boycotter ! Qu’est-il advenu de ta confiance ? … T’aurais-je tant rassurée, par mes inlassables appels après ce vol dont tu fus victime, que je te suis maintenant d’une inutilité totale ?
— Allô ! … Allô ! … Qui est à l’appareil… ?
— …Mia ? … C’est moi, Damien ! Est-ce que je peux parler à Nielle ? …" Au détriment de son orgueil, cette question futile était posée. Il aurait pu révéler qu’il les avait surprises à déblatérer sur lui ; mais protéger les avantages de cette sonorisation, propice à subtiliser les plus doux secrets de Nielle, était prioritaire.
— "… elle est absente pour le moment. Y a-t-il un message ? "
Tel qu’il s’y attendait, Mia confirmait sa solidarité avec sa sœur. Peut-être par pitié, elle ne raccrocha pas sans avoir mentionné à l’artiste qu’elle avait vanté ses mérites et ceux de son projet.
Évolution inattendue ou régression subite ? Le rêvopathe, hypersensible au souvenir de ce rejet, semble inerte. Choc salutaire ? Souvent double, il sent à nouveau sa personnalité se morceler. Il ausculte l’ego pour retrouver la globalité du soi.
En être ordinaire, sans être normal, sans être pléonastique, il galvaude un cliché consacré, le célèbre extrait shakespearien : "Être ou ne pas être… ou n’être que non-être ? … Je ? … Il ? … Ou Nous ? … Là, se terre l’interrogation ! " Pourquoi cette question ? — Il se cherche.
— Où suis-je passé ? Qui suis-je ? Quelles sont les vraies qualités de Damien ? Son plus grand défaut ? …
— Voir double sans consommer !
— Qui parle ?
— Moi, Damien !
— Mais c’est moi Damien.
— Si tu es moi, qui suis-je ?
— Nous deux, c’est-à-dire moi Damien, le petit rêveur. Celui qui dans sa mort entraînera la tienne. Et vice versa.
— Tu es bien la preuve que nous devons en sortir.
— Oui ! S’en sortir tous les deux de ces chaînes que Nielle a tressées autour de nos cous. "
Faisant volte-face à lui-même.
— Il doit en finir !
— Qui ça il ? — Toi ? … ou nous ?
— Voyons, où en étions-nous ? Je veux dire où en étais-je ?
— Tu veux dire où en es-tu ! Car, je suis "il" et tu es "je".
— Oui, c’est ça ! Je suis Damien. Et toi, "il", tu n’as rien à voir avec la réalité. Tu es un produit, même un sous-produit de mon imagination en perpétuel délire. Tu m’enrages ! J’ose souhaiter quelquefois n’avoir jamais eu cette faculté de rêver partout, sous toutes les conditions. Par ce phénomène illusoire dont je ne suis plus à l’origine ou même témoin mais auquel je participe directement d’une allure bassement naturelle. J’exige ton exil dans l’ineptie, subsidiaire alter ego !
— Non ! Maintenant, c’est moi qui te raconterai ! Car moi, je ne cacherai rien ! "
Récupération vive de l’ombre. Toujours infidèle mais plus vraie que lui. Tous deux liés aux mêmes bouées de sauvetage, des souvenirs à remonter comme un puzzle chinois.
Cet avant-midi, triste du rejet et déprimant de pluviosité, n’allait pas se terminer sans surenchérir d’étonnement. — Lou Jobim hébergerait un jeune étudiant. — Bruce Brouillette, passé en coup de vent, fumé un joint de haschich, en informait brièvement Damien. Le rêveur aurait bien voulu en savoir plus long, mais Bruce disparut avec la fumée bleue qui se dissipait. Le hasard permit toutefois qu’à la sortie du fils des Brouillette corresponde celle du cuistot qui partait gagner sa croûte, sifflotant déjà son affection à ses chaudrons.
Damien, enveloppé d’une innocence toute simple, un air d’enfantillage, sortit hâtivement de chez lui et courait vers Lou, tout en sautillant. Quelque peu transformé par sa matinale absorption, il en oubliait, d’âme et de corps, quelques voisins qui le fusillaient, en retrait, de reproches nourris et satiriques.
— Hep Lou ! Ça va ? Tu t’en vas travailler, n’est-ce pas ?
— Effectivement mon cher, mais je suis bousculé par le temps.
— Tu as un pensionnaire, semble-t-il ?
— Les nouvelles vont vite dans le quartier !
— Oui, c’est tout juste si elles ne précèdent pas les événements. — Trêve de plaisanterie, j’aimerais te parler d’autre chose. Un rêve.
— Un rêve ! … Dépêche-toi, j’aperçois mon autobus au tournant du boulevard. " Soupira-t-il d’exaspération, tout en détournant la tête du regard embrouillé de Damien qui gesticulait davantage qu’il ne décrivait.
— … autour d’une table, il y a Nielle et trois autres personnes. De l’arrière, une voix clame : "Les filles qui vont dans les restaurants ont déjà beaucoup mangé ! "
— C’est tout ?
— Oui, mais j’ai rêvé de Nielle !
— Comme c’est intéressant, et drôle de coïncidence : avec la fin de ton récit correspond l’arrivée de mon autobus. — Salut ! "
Les yeux fixés sur Lou, empreint du même sourire malicieux qui soldait la réplique, Damien lui souhaitait de ne pas trouver de siège libre dans l’autobus bondé. Puis, inquiet, il s’interrogeait sur la pertinence d’avoir débité à la sauvette uniquement cette première partie d’un rêve. Comment aurait-il pu tout lui dévoiler ? Lou y tenant un rôle majeur, les signifiants plus troubles, captieux et presque incriminants ?
(Los Angeles. Je marche sur Sunset Boulevard. — Sur le pavé, des empreintes de pieds. Elles sont de couleur bleue. Étrangement, ce sont les miennes. Je progresse dans leur direction. Le tracé mystérieux aboutit dans une agora.
Délimitant l’espace, de grands voiles diaphanes estompent, à peine, de hautes colonnes à chapiteau corinthien. À quelques mètres, sur une large estrade, une longue et large table recouverte d’une nappe blanche. Sur celle-ci, des mets exotiques appétissants, des pièces montées et présentées sur des assiettes en or. Debout, à l’arrière de cette présentation gargantuesque, Lou en tenue de chef cuisinier.
Au centre de cette scène, Nielle en robe de soirée est courtisée discrètement par quatre hommes. Je fais partie de ce quatuor de chanteurs de pomme. Pas plus favorisé par ma taille que dans la réalité, j’y suis le petit rigolo qui amuse les autres.
Puis Lou nous invite tous à déguster ses fabuleux mets. Après avoir généreusement servi les autres invités, il jette d’un geste dédaigneux quelques miettes dans mon assiette plate.
Nielle danse alors avec l’un des prétendants comme si elle avait arrêté son choix, élu son prince, sur les recommandations du "non-verbal" de Lou. J’envie tristement les danseurs. Je suis seul et rejeté même dans ce rêve.)
L’autobus disparaît à l’horizon en simultanéité avec la fin de ce conte d’un seul sommeil. Sans plagier le cuisinier, "Drôle de coïncidence ! "
Le froid qui commençait à faire frissonner Damien le ramenait à la réalité. Retournant chez lui, marchant la tête haute, plus que relevée, scrutant une de ces fenêtres à volets du troisième étage, il s’y imaginait une silhouette le faisant languir. Celle de Nielle qui avait dû profiter de la sortie de son inqualifiable voisin d’en dessous pour déguerpir.